Galates 3-4 : Une alliance ni abrogée ni modifiée

Galates 3-4 : Une alliance ni abrogée ni modifiée

Donald COBB1

Le problème : l’alliance chez Paul

L’alliance est une catégorie essentielle pour comprendre l’Ancien Testament. Le terme lui-même (berîth) figure plus de 385 fois dans la Bible hébraïque et il est présent dans la plupart des livres qui la composent2. Même lorsque le mot lui-même fait défaut, on peut estimer que le concept continue à façonner le contenu biblique. Comme l’a souligné A. Jaubert :

La doctrine de l’Alliance est au cœur de la religion juive. Elle concerne les relations intimes de Dieu et de son peuple. Par le fait même, elle engage ce qu’on pourrait appeler une self-conception du peuple de Dieu, de son rôle et de sa destinée. Elle impose une vision du monde, une vision des relations avec les autres hommes et avec les autres peuples3.

Mais qu’en est-il de l’alliance chez Paul ? De fait, l’apôtre emploie assez rarement le terme. L’équivalent grec (diathêkê) ne se trouve dans ses lettres qu’une dizaine de fois, ce qui a conduit bon nombre de chercheurs à conclure que la notion d’alliance aussi y serait marginale4. E.P. Sanders, dans son livre sur Paul et le judaïsme palestinien, qui a fait date, résume la position de bon nombre de spécialistes à ce sujet :

[…] Nous devons relever le caractère inadéquat des concepts d’alliance pour comprendre Paul. […] Ce que Christ a fait n’est pas […] mis en contraste avec ce qu’a fait Moïse mais avec le geste d’Adam. […] Nous constatons [chez Paul] que les concepts d’alliance sont transcendés5.

D’autres, comme J.D.G. Dunn, ont emboîté le pas, affirmant par exemple que « le thème de ‹ l’alliance › n’a pas été une catégorie centrale ou majeure » dans la théologie de Paul6.

De fait, la question de l’alliance chez l’apôtre des nations est inséparable de la judaïté de ce dernier : « son » Évangile se comprend-il en rupture avec le judaïsme des Écritures, ou est-il possible de parler d’une continuité entre les deux, le message de la croix étant l’accomplissement des promesses que Dieu avait faites à son peuple dans l’Ancien Testament ?

Galates 3-4 fournit des éléments importants pour la discussion, aussi bien sur la place de l’alliance dans la théologie paulinienne que sur les rapports entre l’Ancien Testament et l’Évangile. En effet, c’est dans ces chapitres que le terme diathêke revient le plus souvent chez Paul, figurant trois fois au cours de l’argument7. Cela étant dit, ces chapitres constituent un texte exigeant : l’apôtre y formule son argument de façon souvent elliptique. Il semble, par moments, revenir sur des points pourtant déjà acquis, tout en obligeant le lecteur, dans le même temps, soit à compléter des affirmations partielles, soit à suivre des raisonnements quelque peu alambiqués. C’est d’ailleurs ce qui a conduit plus d’un spécialiste à prétendre que Galates 3-4 manque de cohérence : au-delà d’une conviction essentielle – les chrétiens galates, d’origine non juive, ne doivent pas se faire circoncire – les divers aspects de ces chapitres ne s’articuleraient pas de façon rigoureusement logique8. La conséquence d’un tel présupposé est une exégèse souvent fragmentaire, bon nombre de commentateurs se concentrant avant tout sur les détails du texte, sans vraiment se demander comment ses différentes parties sont reliées les unes aux autres.

Le présent article a donc pour objectif d’esquisser différents aspects de Galates 3-4 en posant la question de leur lien avec la notion d’alliance. Ses conclusions pourront aider à mieux saisir comment Paul comprend ce concept, ainsi que la place qu’il occupe dans sa théologie. De fait, comme nous verrons, discerner plus clairement de tels liens dans ces chapitres permet de mieux en saisir la cohérence globale.

A. Contexte historique et structure de l’argument

On le sait, l’épître aux Galates est la réponse à une situation de crise : des enseignants – très probablement d’origine juive, issus des Églises de Judée (vraisemblablement celle de Jérusalem)9 – s’étaient infiltrés dans les communautés de Galatie, en insistant sur la nécessité pour les chrétiens non juifs de se soumettre à la circoncision10. En nous appuyant sur la réponse de Paul, mais aussi sur d’autres données, bibliques et extrabibliques, nous pouvons reconstruire, dans les grandes lignes, ce que devait être le message des enseignants11 :

  1. Jésus-Christ est l’accomplissement de l’alliance avec Abraham. Or, dès le commencement, Abraham a été circoncis (Gn 17.1-27) et il a pratiqué la Torah. De ce fait, la circoncision constitue, aujourd’hui encore, le moyen d’entrer dans l’alliance, de sorte que ceux-là seuls qui se font circoncire sont « fils d’Abraham »12.

  2. L’alliance du Sinaï prolonge l’alliance avec Abraham et est une avec elle. L’alliance nouvelle en Christ, tout en opérant le pardon et permettant le don de l’Esprit, n’implique l’abrogation ni de l’alliance mosaïque ni de la loi. Elle en confirme plutôt la pérennité.

  3. Il en découle que, sans la circoncision, les Galates ne sont pas dans l’alliance. En tant qu’incirconcis, ils ne peuvent ni prétendre au statut de « fils d’Abraham » ni s’imaginer bénéficiaires de la justification, de la vie ou du salut qui sont au cœur de l’alliance.

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