Flash sur l’Édit de Nantes

Flash sur l’Édit de Nantes

Jean-Marc DAUMAS*

L’Edit de Nantes n’est pas le premier édit de tolérance promulgué par le pouvoir royal: cinq ou six autres l’ont précédé, que la postérité n’a guère retenus parce qu’ils restaient tous lettres mortes, les plus efficaces d’entre eux n’ayant pas excédé deux ans d’application.

Dans le dessein et dans l’esprit, cet édit est semblable aux autres. Il s’en différencie cependant par plusieurs aspects:
 

  • D’abord, par la longue période nécessaire à son élaboration: cinq ans de discussions, de tractations, de négociations avec les députés des Eglises réformées. On imagine combien il fut malaisé de parvenir à ce consensus.
  • Autre différence, la tonalité de cet édit précisément, parce que, nous venons de le voir, il était en quelque sorte le premier contrat entre les protestants et la couronne; ce caractère contractuel n’était pas celui des précédents édits, comme nous allons le voir à propos de celui de Poitiers, datant de 1577.

Suivons donc ce lent cheminement de la conversion de Henri IV, en 1593, à l’an 1598 qui vit la proclamation de l’Edit de Nantes.

Avant sa conversion, Henri, monarque protestant, car héritier du trône à l’assassinat de son cousin Henri III en 1582, est soutenu stratégiquement et financièrement par les protestants. Après sa nécessaire conversion, pour tout dire, sa conversion de circonstance, Henri ne l’oublie pas.

En 1593, sous le choc traumatique de cette toute récente conversion, les protestants tiennent à Nantes leur première assemblée politique de l’histoire du protestantisme français. Ils rédigent un cahier de doléances, à quoi le roi répond par la promesse vague de remettre en vigueur le Traité de Poitiers signé par Henri III en 1577.

Voilà précisément un de ces précédents traités demeurés inefficaces parce que établis sans collaboration des divers partis: traités à sens unique, que les protestants ne devaient qu’au bon plaisir du roi et présentés comme émanant de sa mansuétude, mais ne répondant nullement aux aspirations des religionnaires. Ainsi, si le Traité de Poitiers leur octroyait la liberté de culte, il les excluait explicitement de « la patrie de France ».

Aussi, lors de leur deuxième assemblée politique tenue l’année suivante à Sainte-Foix, rejetèrent-ils résolument ce traité fluctuant dont on avait cru les contenter. Les protestants se jugeaient en droit, assurément à juste titre, d’attendre davantage de Henri IV, leur ancien coreligionnaire qu’ils avaient si longtemps et si fidèlement soutenu, que de Henri III. Il appartenait au premier Bourbon du trône de France de ne pas se montrer ingrat.

Les protestants voulaient carrément un nouvel édit, fruit d’une vraie concertation entre le pouvoir royal et eux, et non point un vague accommodement des anciennes mesures qui ne les avaient jamais satisfaits. Et ce fut l’honneur de Henri IV d’avoir su établir un compromis durable entre les exigences des protagonistes et les réalités telles qu’elles se présentaient.

En 1595, à Saumur, une troisième assemblée politique vit tant bien que mal se poursuivre le dialogue; refus en injections, de points litigieux en pierres d’achoppement, on avançait. Mais c’est essentiellement à partir de 1596, dans une assemblée politique permanente entre les protestants et les représentants du roi, que fut négocié l’ensemble des dispositions de l’édit.

Enfin ce grand texte vit le jour et fut signé à Nantes le 13 avril 1598.

L’édit rétablissait dans tout le royaume le catholicisme romain dont l’antériorité était reconnue, le protestantisme n’apparaissait que comme une seconde religion au droit de culte limité. Ainsi, le catholicisme est la religion première de l’Edit de Nantes, pourtant si lié à l’idée de protestantisme.

Voyons donc ce qui valut tout de même au texte l’aval des protestants:
 

  • L’édit leur accordait pour huit ans une centaine de places fortes, villes dont le gouvernement leur était confié; parmi elles, Montpellier. Leurs gouverneurs étaient payés par le trésor royal.
  • L’égalité civile entre catholiques et protestants était, enfin, non seulement reconnue, mais protégée par la loi; désormais, les huguenots étaient reconnus comme français à part entière. On était loin du Traité de Poitiers et de la bienveillance mesurée de Henri III: encore qu’il faille lui en être reconnaissant comme d’un grand progrès, si l’on songe que son prédécesseur Charles IX s’en était tenu aux massacres de la Saint-Barthélemy.
  • Le roi apparaissait comme l’arbitre entre les deux religions, étant au-dessus d’elles comme on dira demain que le roi sera au-dessus des partis politiques.
  • L’irrévocabilité de l’édit engageait le roi et ses successeurs: la parole royale et dynastique était donnée. « La tromperie est partout odieuse, déclarait Henri, mais elle l’est davantage aux princes, dont la parole doit être immuable. »

On voit bien là la volonté farouche politique de Henri IV. D’ailleurs, l’édit ayant été porté au Parlement le 2 janvier 1599, le roi apprit le 5 que cette chambre avait des objections à faire; il convoqua les parlementaires au Louvre le 7 janvier et leur adressa un discours dont je cite quelques passages essentiels. On y percevra son adresse dans la graduation du ton et l’évolution des propos.

Il évoque en quelques mot pathétiques les massacres de la Saint-Barthélemy. On baisse la tête. Sur quoi, tout de bonhomie, il leur dit:
 

Vous me voyez en mon cabinet, où je viens parler à vous, non point en habit royal, comme mes prédécesseurs, ni avec l’épée et la cape, ni comme un prince qui vient parler aux ambassadeurs étrangers, mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler franchement à ses enfants.
Ce que j’ai à vous dire est que je vous prie de vérifier l’édit que j’ai accordé à ceux de la Religion. Ce que j’en ai fait est pour le bien de la paix. Je l’ai faite au dehors, je la veux en dedans.

Puis, il s’anime:
 

Vous me devez obéir, quand il n’y aurait autre considération que de ma qualité… si l’obéissance était due à mes prédécesseurs, il m’est dû autant et plus de dévotion, parce que j’ai rétabli l’Etat.

Après les prières, le commandement et, pour lui donner plus de poids enfin, la menace; le roi durcit le ton, évoquant l’agitation de la Ligue, il avertit:
 

Je couperai la racine à toutes factions, faisant raccourcir tous ceux qui les suscitent. J’ai sauté sur des murailles de ville, je sauterai bien sur des barricades.

Alors, se tournant vers le conseiller Sillery, le souverain l’avertit que le zèle inconsidéré de son frère, le capucin Brulart, mérite châtiment. Personne ne prend l’avertissement à la légère! Poussant plus loin son avantage, le Béarnais raille:

Ceux qui ne voudraient pas que mon édit passe veulent la guerre; je la déclarerai à ceux de la Religion, mais je ne la ferai pas: vous irez la faire, vous, avec vos robes et ressemblerez à la procession des capucins qui porteraient le mousquet sur leur habit. Il vous fera bon voir.

Enfin, l’ordre tombe:

« Je suis roy maintenant, et parle en roi, et veux être obéi. » Désormais, les magistrats comprennent qu’il serait vain de vouloir s’opposer à la volonté du souverain.

Ainsi le texte de l’édit, sous forme de serment, possède toute la force d’un traité entre deux puissances étrangères, et devient une loi fondamentale du royaume.

J’entends dire ici et là qu’il ne faut pas mystifier l’Edit de Nantes; certes, car le souci de vérité doit nous être primordial, mais ce même souci de vérité nous gardera aussi de minimiser l’édit.

On peut se plaindre qu’il accorde la préséance au catholicisme romain, au lieu d’établir l’égalité entre les deux cultes. Mais on doit se réjouir de ce qu’il autorise un culte jusqu’alors interdit et donne le jour à la liberté de conscience.
L’Edit de Nantes, c’est quatre-vingt-sept ans de cette liberté, quatre-vingt-sept ans de cohabitation paisible et fructueuse entre Français des deux confessions. Trois ou quatre générations de protestants ont vécu leur religion en paix avant que s’amoncellent, à partir de 1661, les premiers nuages annonciateurs de la Révocation.

Une parenthèse 1661: l’année même où, avec la mort de Mazarin, commence le pouvoir personnel de Louis XIV, âgé de vingt et un ans.

La Révocation de 1685 ne peut apparaître comme l’acte d’un roi faible et vieillissant, comme on le dit parfois, et agissant sous la coupe de Madame de Maintenon (Louis a quarante-sept ans, il est au faîte de sa grandeur), mais comme le point d’aboutissement d’une longue politique d’hostilité à l’égard du protestantisme.
Mais revenons à notre sujet: l’Edit de Nantes amorce la séparation de la chose religieuse et de la chose laïque. Ni le culte public, ni le culte domestique ne sont traqués.

L’Eglise réformée sera très forte et très vivante sous le régime de l’édit. Ainsi près d’un siècle de libre célébration va façonner une sensibilité protestante, peut-être même une manière de culture encore largement perceptible aujourd’hui.

L’Edit de Nantes porte en lui des fruits savoureux, car la liberté de culte est pour l’homme de foi la condition sine qua non de toutes les autres libertés. La Révocation, pour le malheur de notre pays, allait n’en donner que de trop de preuves.

En attendant, grâce au régime de l’Edit de Nantes, les huguenots peuvent agir, ils peuvent créer, inventer, commercer librement, et contribuer par leur esprit d’innovation et d’entreprise à la prospérité de la France.

Les Académies protestantes de Saumur et Sedan deviennent des hauts lieux intellectuels et théologiques favorisant la circulation et le brassage des idées. Les protestants brillent dans le domaine des lettres et des arts. Signalons ainsi l’architecte Salomon de Brosse (1571-1626), à qui nous devons le Palais du Luxembourg à Paris, l’aqueduc d’Arcueil, etc., et Valentin Conrart (1603-1675) dont le salon parisien, lieu habituel de rencontre de tous les grands esprits du temps, fut à l’origine de la création de l’Académie française, dont Conrart lui-même fut le premier secrétaire perpétuel.

Voilà pour les avantages politiques de l’édit de 1598. Cependant, ces grands avantages n’empêchent pas qu’il soit vulnérable sous le rapport de la religion; il n’est pas hélas le dernier mot du débat confessionnel.
Sous Louis XIV, le clergé catholique romain ne pourra plus souffrir l’exception protestante, et ce sera le patient travail de sape des juristes catholiques que de persuader au roi que l’Edit de Nantes n’était qu’un texte de circonstances, circonstances si éloignées des actuelles que ce texte qu’elles avaient suscité n’avait alors plus de raison d’être. Ils argumentaient ainsi:

Dans le contexte de ruine générale et de guerre fratricide qui suscita son élaboration, l’Edit de Nantes était justifié. En nos temps de paix civile et de commerce florissant, il n’a plus de raison d’être.
Arguments terriblement fallacieux, car cette paix et cette prospérité étaient dues à l’Edit de Nantes. Cette intégration harmonieuse des protestants au sein de la nation fit sous-estimer au souverain sinon leur nombre, car sa police était bien faite, du moins peut-être leur influence dans les affaires et leur détermination dans la foi.
Ainsi, après qu’ils eurent durant quatre-vingt-sept ans contribué à la prospérité de la France, la mort ou l’exil des plus grands comme des plus humbles d’entre eux allait entamer le déclin du pays.

Que de talents, que de sciences, que de cerveaux comme on dit aujourd’hui, allèrent enrichir leurs pays d’accueil. D’après Samuel Bastide, on disait couramment à Dublin:

« Rien de bon ne se fait dans la ville sans qu’un réfugié n’y ait mis la main. »[1]

Et comment ne pas méditer cette ironique réflexion du roi Frédéric Guillaume de Prusse, déclarant que l’Edit de Révocation avait surtout profité à son pays! Ils firent bien ceux qui allèrent exercer ailleurs les dons que Dieu leur avait donnés! Quant à ceux qui demeurèrent, ceux qui furent emprisonnés, torturés, exécutés, leur mérite est dans leur constance, et dans l’exemple tout de grandeur qu’ils nous ont laissé.


* J.-M. Daumas est professeur d’histoire à la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence.

[1] S. Bastide, L’exode des huguenots (Valence, 1959), 36.

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