La spécificité de l’accompagnement pastoral

La spécificité de l’accompagnement pastoral1

David Powlison

Cet article s’adresse aux pasteurs – mais il concerne aussi tous ceux qui s’intéressent à la relation d’aide. Si vous n’êtes pas pasteur, vous découvrirez des manières de voir, de penser et de discuter qui rafraîchiront aussi votre manière de conseiller. Les points abordés vous concernent directement. J’espère que vous trouverez cette vision éclairante et encourageante. Si vous êtes pasteur, j’espère que le message influencera et nourrira non seulement vos entretiens en tête à tête, mais aussi votre manière de prêcher, d’enseigner et de diriger. Tous les lecteurs s’apercevront, chemin faisant, que cet article est, en fait, une introduction à la philosophie, à la méthodologie et au processus de la relation d’aide biblique.

Durant les périodes où l’Église était fortement sensible à l’Écriture, les pasteurs conseillaient correctement et avec sagesse. Ils étaient conscients que la relation d’aide constituait une part importante de leur vocation pastorale. La foi proclamée et pratiquée dans la vie ecclésiale trouve aussi une expression naturelle dans les conversations de la vie courante.

Pasteur, vous êtes un conseiller.

Peut-être ne vous considérez-vous pas de cette manière (et peut-être votre communauté ne vous voit-elle pas non plus ainsi). Peut-être ne voulez-vous pas être un conseiller. Mais vous en êtes un.

Peut-être êtes-vous absorbé par la prédication, la direction et l’administration, et ne vous reste-t-il que peu de temps pour l’accompagnement pastoral. Cela peut facilement se produire. Beaucoup de pasteurs n’ont pas et ne prennent pas le temps de parler sérieusement avec les gens. Ils considèrent que la plupart d’entre nous, nous n’avons pas besoin d’une conversation franche et constructive. Cette absence d’engagement, qu’elle soit volontaire ou non, donne l’impression que l’exercice public du ministère et le culte personnel sont suffisants pour prendre soin et guérir des âmes obstinées, anxieuses, meurtries et immatures – comme les nôtres. La sagesse de l’Écriture et de l’histoire de l’Église montrent clairement le contraire.

Vous êtes peut-être un piètre conseiller. Êtes-vous timide, hésitant, passif ? Êtes-vous agressif, autoritaire, intransigeant ? Compatissez-vous tellement à la détresse d’autrui que vous avez du mal à faire passer la conversation à la vitesse supérieure ? Les gens ont-ils l’impression que vous ne les écoutez pas vraiment et que vous ne vous intéressez pas à eux, si bien qu’ils ne voient pas pourquoi ils devraient vous faire confiance ? Parlez-vous trop de vous-même – ou pas assez ? Êtes-vous trop « sympa » – ou trop distant ?

À la différence du livre des Proverbes, avez-vous un discours moralisateur et très exigeant ? « Lis ta Bible… Sois responsable… Passe du temps avec Dieu… Engage-toi dans l’Église… » Mais les proverbes soulignent les fruits de la grâce et n’indiquent pas comment obtenir celle-ci. Ils ne font pas la morale. Ils nous font réfléchir sur ce à quoi nous faisons le plus confiance ou sur ce que nous craignons. Ils présentent le Dieu qui donne la sagesse à ceux qui la demandent et qui intervient constamment dans les conséquences de nos choix. Ils attirent notre attention sur les voix qui, de façon persuasive, nous induisent en erreur. Un comportement sage et moral est ainsi mis en relation avec les motivations du cœur, les œuvres de Dieu et les influences importantes qui nous sont extérieures. Les conseils ont plus de valeur que nous ne pouvons l’imaginer. Les proverbes sont remplis de décisions morales vitales.

À la différence du livre des Psaumes, êtes-vous piétiste ? « Prie et donne entièrement ta vie à Jésus. Prononce cette prière de combat et réclame ton héritage à Satan. Concentre-toi et écoute la voix de Dieu dans le silence de ton cœur. » Mais les psaumes ne sont ni piétistes, ni superstitieux, ni mystiques. Ils nous enseignent à parler de manière honnête, à mettre des mots sur nos afflictions, nos péchés et nos bénédictions, à exprimer nos expériences et nos émotions, à avoir une conscience éveillée sur la nature de Dieu et sur ce qu’il dit. Les psaumes montrent l’être humain sous son vrai jour.

À la différence de Jésus, vous exprimez-vous sous la forme d’abstractions et de généralités théologiques en mettant l’accent sur la capacité cognitive ? « Rappelle-toi la souveraineté de Dieu… Souviens-toi de ta justification et de ton adoption par grâce au moyen de la foi… Garde à l’esprit la synergie entre l’initiative de Dieu et la réponse de l’homme dans le processus de sanctification… » Le jargon théologique est parfois utile, mais l’abstraction met les vérités hors de portée. Un pasteur parle avec les gens. Jésus parle de la même manière qu’eux. Observez comment Dieu nourrit les foules : « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, personne non plus ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils décide de le révéler. Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi, je vous donnerai le repos… Le Fils de l’homme est venu pour donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mt 11.27-28 ; 20.28) Un pasteur s’implique personnellement et se met à la portée de ceux qu’il rencontre.

À la différence de Paul – dont les lettres et les sermons ne sont jamais les mêmes ! –, vous exprimez-vous de façon prévisible, répétant la même réponse et la même vérité ? Un pasteur est souple et adapte constamment ce qu’il dit aux contingences et aux exigences de chaque situation.

À la différence de la Bible, vos conseils reprennent-ils aisément les hypothèses et les opinions courantes de la culture environnante ? Votre discours ressemble-t-il à un aide-mémoire personnel, avec peut-être quelques allusions à Jésus et à Dieu ? Cataloguez-vous les êtres humains selon les critères à la mode ? Flannery O’Connor a saisi combien la foi chrétienne sérieusement vécue est sauvage et inattendue :

Résistez à l’âge présent autant qu’il vous résiste. Les gens ne se rendent pas compte du coût élevé de la religion. Ils pensent que la foi est une grosse couverture chauffante, alors qu’en fait c’est la croix2.

Si l’opinion courante est telle, nos conseils doivent reprendre cette musique de fond culturellement confortable et la transposer dans une clé différente, un arrangement différent, une instrumentation différente. Les personnes qui ne connaissent pas Dieu sont préoccupées par toutes sortes de choses importantes – et mettre Dieu dans l’équation va toujours bouleverser leur monde familier.

Il y a d’innombrables façons de faire fausse route. Mais, même si vos conseils sont inefficaces, rébarbatifs et nuisibles, vous n’en êtes pas moins un conseiller.

Si vous êtes un bon conseiller, alors vous apprenez à soutenir par une parole celui qui est épuisé (Es 50.4). C’est extraordinaire : rien moins que l’amour de votre Rédempteur s’exprime à travers… vous. Vous avez appris à dire la vérité dans l’amour, à parler d’une manière franche, nourrissante, constructive, pertinente et pleine de grâce (Ep 4.15, 25, 29). Vous traitez avec douceur les ignorants et les obstinés parce que vous savez que vous n’êtes pas si différents d’eux (Hé 5.2-3). Vous ne faites pas seulement ce qui vous vient naturellement, mais vous avez appris à être flexible afin d’être patient envers tous, d’aider les faibles, de réconforter ceux qui sont abattus et d’avertir les indisciplinés (1Th 5.14). Vous ramenez ceux qui s’égarent (Jc 5.19-20) tout comme Dieu vous a ramené à maintes reprises. Vous vous efforcez de répondre au besoin humain le plus fondamental, réconfortant les autres et étant vous-même réconforté chaque jour (Hé 3.13). En devenant un meilleur conseiller, vous grandissez à la ressemblance du Christ.

Pasteur, vous êtes un conseiller – et même bien plus qu’un conseiller. Un pasteur enseigne, équipe, supervise et accompagne aussi d’autres conseillers. Vous êtes le conseiller en chef. Votre enseignement et votre exemple vont influencer profondément les échanges qui ont lieu autour de vous dans lesquels les gens essayent de s’aider mutuellement. Votre prédication vaut-elle le temps que vous y consacrez ? Vaut-elle le temps que les autres passent à l’écouter ? Elle en vaut la peine s’ils deviennent mutuellement de plus sages conseillers. Dieu donne les bergers et les enseignants pour une raison : équiper les saints pour l’œuvre du ministère, pour l’édification du corps de Christ (Ep 4.11-12). Cela conduit directement à l’appel et au défi qu’Éphésiens 4.15-16 et 4.29 adressent à tous les enfants de Dieu. Votre rôle n’est pas d’être le seul conseiller dans le corps de Christ, mais d’apprendre au peuple de Dieu à marcher à l’image du Merveilleux Conseiller. C’est une vision rafraîchissante de l’accompagnement pastoral ! C’est une vision éminemment chrétienne.

Cet article se concentre sur l’aspect de conseil de la vocation pastorale. Mais j’espère que d’autres personnes que les pasteurs vont s’y intéresser. Tous les êtres humains sont des conseillers, qu’ils soient sages, insensés ou un mélange des deux. Tous les chrétiens sont appelés à devenir de plus sages conseillers. Dieu veut que chaque parole que vous prononcez soit constructive dans son contenu, son intention, son ton et sa justesse. Voir Éphésiens 4.29. Ceux qui sont affligés de quelque manière que ce soit devraient trouver en vous une source de réconfort. Voir 2 Corinthiens 1.4. La Sagesse met la barre haut. Nous devons devenir une communauté où les conversations profondes prédominent. Vous qui n’êtes pas pasteur, vous devez grandir en sagesse en observant comment le Christ prend soin des âmes chaque fois que le corps de Christ fonctionne de manière harmonieuse.

Cet article est composé de deux parties. Premièrement, nous examinerons comment comprendre l’expression « relation d’aide » dans le cadre pastoral. Deuxièmement, nous présenterons quelques-uns des traits distinctifs qui font la particularité de l’accompagnement pastoral.

Qu’est-ce que la relation d’aide ?

La conception psychothérapeutique de la « relation d’aide » opère dans un univers différent de la conception pastorale. Les problèmes des personnes sont les mêmes, bien sûr : celles-ci sont tourmentées, brisées, égarées, pénibles et confuses. Elles ont besoin d’aide. Comment devrions-nous traiter les maux qui nous entourent ?

Le traitement d’un thérapeute consiste habituellement en une relation privée, à une heure précise, une fois par semaine. Comme en médecine ou en droit, les professions de la santé mentale traitent les patients/clients sur la base d’honoraires. Le diplôme d’État certifie la formation et l’expérience qui garantissent vraisemblablement des aptitudes particulières. Comme les professionnels médicaux, les professionnels de la santé mentale se présentent comme possédant une connaissance scientifique objective et en offrant une expertise technique moralement neutre. Celui qui est a priori en bonne santé traite celui qui est considéré comme malade. Les difficultés et la détresse d’un client peuvent faire l’objet d’un diagnostic moralement neutre : un syndrome, un dysfonctionnement ou un trouble de la personnalité.

Le professionnalisme thérapeutique s’appuie sur une philosophie distincte. Le détachement clinique intentionnel évite délibérément la mutualité de la vie sociale normale : l’auto-dévoilement volontaire, les « relations duelles » qui se développent à l’extérieur du cabinet tout autant qu’à l’intérieur, les concessions mutuelles, l’échange d’opinions et d’arguments, l’influence mutuelle. La réserve professionnelle veut que « le thérapeute n’impose ni ne suggère ses valeurs personnelles au patient… L’exploration et l’acquisition de valeurs plus constructives et moins névrotiquement déterminées sont conduites sans pression ni persuasion éthique ou morale d’aucune sorte. »3 La foi psychothérapeutique repose sur « l’hypothèse selon laquelle il y a, dans chaque être humain, une individualité fondamentale qui, si on la laisse s’exprimer librement et sans opposition, fournira la base d’une vie créative, capable de s’adapter et productive »4. La religion est reconnue comme étant un facteur qui pourrait être individuellement décisif pour certains clients, soit comme ressource réconfortante, soit comme un aspect de la pathologie. Mais « Dieu » n’a pas de signification objective ni de pertinence nécessaire dans l’explication ou dans le traitement des émotions, des pensées et des comportements dysfonctionnels.

Cette constellation de suppositions et d’attentes dessine l’image professionnelle qu’ont d’elles-mêmes les professions de la santé mentale. Cela est à l’origine de la croyance implicite de notre culture selon laquelle « la psychothérapie/relation d’aide » est essentiellement analogue à l’exercice d’une profession médicale. Mais cet ensemble de significations déforme profondément les idées relatives à ce que la relation d’aide est réellement et devrait être idéalement. La relation d’aide per se n’est pas analogue à l’exercice d’une profession médicale. Elle est un accompagnement pastoral. Elle est une discipline. Si on veut utiliser l’analogie médicale, la relation d’aide est l’aspect humain de la médecine et pas son aspect médical. Elle reflète l’influence que les êtres humains exercent les uns sur les autres en ce qui concerne leurs valeurs, leurs pensées, leurs humeurs, leurs attentes, leurs choix et leurs relations. La relation d’aide n’est pas essentiellement une entreprise exigeant une expertise technique. Elle est une entreprise relationnelle et pastorale visant le soin et la guérison de l’âme. La psycho-thérapie et la psych-iatrie s’efforcent toutes deux d’effectuer un travail pastoral, visant « le soin et la guérison de l’âme », comme leur étymologie l’indique précisément. Sigmund Freud définissait avec raison les thérapeutes comme des « ouvriers pastoraux séculiers »5.

Les facteurs personnels – qui vous êtes, comment vous traitez les gens, ce que vous croyez – sont déterminants dans tout travail pastoral, qu’il soit séculier ou chrétien. Les ingrédients clés pour accompagner un autre être humain sont l’amour, la sagesse, l’humilité, l’intégrité, la compassion, l’autorité, la clarté, la vérité, le courage, la franchise, la curiosité, l’espérance et autres choses semblables. L’accompagnement pastoral exige une large expérience, une attitude sensée, une grande patience, une écoute attentive et une réactivité immédiate. Pour aider les autres, l’accompagnement pastoral doit, à la fois, avoir de larges perspectives et prendre des mesures concrètes.

Les thérapeutes séculiers sont également conscients de ces choses et en disent autant lorsqu’ils laissent tomber leur masque professionnel6. Ce sont des qualités personnelles extraordinaires. Elles ne font qu’exprimer comment l’image de Dieu vit dans la chair humaine lorsqu’on s’attache à racheter les personnes tourmentées, brisées, égarées, pénibles et confuses. Les professionnels de la santé mentale ont une bonne intuition lorsqu’ils disent que les facteurs personnels sont des facteurs essentiels. Mais ils exercent un pastorat sans Dieu et sans Église. Ils cherchent à restaurer des êtres humains égarés, souffrants, obstinés et mourants. Ils considèrent que le Christ n’est pas nécessaire à leur travail pastoral. Par principe, ils ne conduiront pas les personnes en souffrance au Sauveur des perdus. Vous êtes mieux au clair qu’eux. Mais la définition sécularisée et médicalisée de la « relation d’aide » intimide fortement les pasteurs ainsi que les laïcs. Si les habitudes, les instincts, la perspective et les objectifs des accompagnements thérapeutiques définissent la « relation d’aide », alors il vaudrait mieux que vous renonciez à être un conseiller.

Considérez les quatre façons dont vous devez, en tant que pasteur, redéfinir la « relation d’aide ».

Pour commencer, si la définition psychothérapeutique détermine notre vision, quel pasteur pourrait prendre soin de 30 âmes, sans parler de 100, 500 ou 5000 âmes ? Qui a le temps ? Et quel pasteur a le temps de suivre la formation sécularisée présumée nécessaire ? Après avoir travaillé longtemps pour être consacré par l’Église, qui a le temps ou l’envie de travailler en vue d’une seconde consécration par le système de la santé mentale ? Quel pasteur pourrait mettre autant d’efforts dans les entretiens en tête à tête ? Un pasteur a besoin d’une vision très différente de ce que la relation d’aide est et peut être.

Deuxièmement, quel vrai pasteur croit que l’amour du Christ et la volonté de Dieu sont sans valeur ? Vous ne direz jamais à personne (si ce n’est ironiquement) : « Vous êtes libre de découvrir vos propres valeurs, tout ce qui fonctionne pour vous, tout ce qui vous apporte un sentiment de satisfaction dans votre manière de vivre avec vous-même et avec les autres. » Dieu a choisi d’imposer ses valeurs à tout l’univers. 1 Timothée 1.5 affirme clairement des buts non négociables : « l’amour qui vient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sans hypocrisie ». Cela implique un ensemble de valeurs explicites concernant le comportement, l’attitude et la motivation. Dieu insiste sur la valeur et la gloire suprêmes de qui il est et de ce qu’il a fait. Dieu veut que les personnes qui sont centrées sur elles-mêmes apprennent la foi et l’amour – et non la capacité d’adaptation, l’accomplissement de soi, la satisfaction des besoins ressentis, les techniques de gestion des émotions ou de la vie mentale, l’accomplissement des objectifs personnels (la foi et l’amour accomplissent également toutes ces choses – tout en inversant leur logique égocentrique). Les exigences morales de Dieu augmentent la responsabilité humaine. Sa miséricorde et sa grâce sont le seul fondement de la vraie compassion et de la patience. Dieu insiste pour que nous apprenions à aimer en étant aimés et enseignés par Jésus : « Et cet amour, ce n’est pas que, nous, nous ayons aimé Dieu, mais que lui nous a aimés et qu’il a envoyé son Fils comme l’expiation pour nos péchés. » (1Jn 4.10) Au dernier jour, tout genou fléchira devant les « valeurs » de Dieu.

Le ministère pastoral consiste essentiellement à « imposer » la lumière dans les ténèbres, à provoquer la santé mentale, à former les valeurs vivifiantes du Christ en nous. L’accompagnement pastoral présente clairement des « convictions éthiques ou morales » et exprime ainsi un amour authentique qui recherche le bien-être réel d’autrui. Les conseillers séculiers ont des intentions bienveillantes, mais ils ne peuvent pas considérer les vrais besoins et le bien-être des êtres humains. Un pasteur a une vision systématiquement plus profonde et plus riche que la leur sur ce que signifie la relation d’aide.

Troisièmement, quel pasteur honnête pourrait adopter la réserve professionnelle du thérapeute ?7 Le pasteur dévoile nécessairement et par principe ses sentiments. Ceci, à l’instar de David, Jérémie, Jésus et Paul. Les cris de joie et les gémissements y ont leur place. Un véritable pasteur ne saurait être froidement détaché. Quand Paul écrit 2 Thessaloniciens 2.7-12, il est émotionnellement très impliqué. Comme Jésus, il se sent trop concerné pour rester à distance des gens et de leurs problèmes. Si Jésus avait établi des relations purement consultatives et professionnelles, il aurait cessé d’être un pasteur. L’auto-dévoilement pastoral est une preuve d’amour. Il n’est ni de la complaisance, ni une manifestation impulsive, ni de l’exhibitionnisme, ni une divulgation ostentatoire d’opinions personnelles. Il comporte une certaine réserve. La franchise chrétienne est différente de l’idéal du professionnalisme dépassionné. Le ministère exprime l’immédiateté émotionnelle des sports d’équipe et des sports de contact. Il ressemble plus à un match de basket qu’à une partie d’échecs ou de poker.

Et vous ? Les gens ne vous connaissent-ils pas dans toutes sortes d’autres rôles que celui de conseiller, à savoir comme proclamateur des paroles de vie, ami, visiteur à l’hôpital, partenaire sportif, simple homme qui ne peut s’empêcher de montrer qu’il a des soucis financiers ou doit faire face à un conflit interpersonnel, en butte à la critique lors de la retraite d’Église, mari d’une femme talentueuse, père (imparfait) d’enfants à l’école du dimanche, compagnon de souffrance qui a besoin de ce qu’il demande à Dieu, compagnon d’adoration qui rend grâces pour ce qu’il reçoit, compagnon de service qui aspire à aimer davantage. Vous n’avez pas seulement une relation duelle avec la personne que vous conseillez, vous avez des relations multiples. Et il doit en être ainsi. Le christianisme est une forme différente de relation d’aide.

Finalement, quel pasteur pourrait en toute bonne conscience adopter l’idée selon laquelle celui qui se porte apparemment bien se permet de traiter celui qui est visiblement malade ? Ne sommes-nous pas tous confrontés aux mêmes tentations, peines et menaces ? Ne sommes-nous pas tous enclins au mal ? La « médecine comportementale » (comme les organisations de santé l’appellent) prétend guérir les troubles de la personnalité, la confusion identitaire, les troubles de l’humeur, le trouble de la pensée, le comportement perturbateur, les dysfonctionnements relationnels ou le syndrome de stress post-traumatique. Le ministère pastoral traite les mêmes problèmes. Mais Dieu humanise – normalise – les luttes. Une grave maladie trouble la personnalité, l’identité, les émotions, les pensées, les comportements et les relations. Un monde de malheurs nous assaille, que ces malheurs soient traumatiques ou chroniques, très inhabituels ou simplement inévitables.

Un Sauveur admirable décide de sauver ces âmes troublées. Le Psaume 23 insuffle une manière différente de vivre au milieu des péchés et des souffrances qui nous assaillent. Notre désordre est fondamental, enraciné dans l’attention que nous prêtons à notre propre voix intérieure, au mensonge que nous trouvons attrayant – Proverbes 16.2 et 21.2. Nos pertes sont fondamentales : un océan de troubles… la tristesse et des milliers de chocs naturels dont la chair est héritière (Hamlet, III, 1). Mais la voix de notre Pasteur nous guérit : « Mes brebis entendent ma voix. » N’avez-vous pas le même genre de problèmes que ceux que vous accompagnez ? Nos différences ne sont-elles pas une question de degré plutôt que de nature ? N’avons-nous pas tous besoin de guérison ? Le vrai ministère pastoral traite les mêmes problèmes personnels et interpersonnels que les psychothérapeutes, mais plus profondément. Il recherche les cancers moraux cachés que nous partageons tous. Il allège les souffrances universelles, que l’expérience soit brutale ou légère, que les symptômes de détresse soient évidents ou subtils. Toute guérison est notre guérison, sans exception.

D’où vient cette approche pastorale ? Jésus lui-même était touché par les faiblesses, les luttes et les tentations de ceux avec qui il parlait et pour qui il est mort. Il ne faisait pas preuve d’un froid détachement. Il dévoilait ses sentiments et entretenait des relations multiples et empreintes d’amour pastoral. Jésus n’était jamais neutre ; il utilisait toutes les formes de persuasion pour transmettre ses valeurs, jusqu’à mourir publiquement pour ceux qu’il voulait persuader.

Ce qui s’applique aux pasteurs s’applique à tous les croyants. Jésus est un conseiller différent.

Le caractère unique de l’accompagnement pastoral

Nous avons esquissé une vision de la relation d’aide en tant que travail pastoral. À quoi cela ressemble-t-il ? Nous allons considérer cinq aspects uniques de l’accompagnement pastoral. Votre responsabilité, vos occasions, vos méthodes, votre message et votre contexte revêtent chacun un caractère unique.

1) Vous avez une responsabilité unique de conseiller

Vous devez conseiller. Ce n’est pas une option. Vous ne pouvez pas dire « Non » comme s’il s’agissait d’un choix de carrière, d’une question de préférence personnelle ou de don que vous n’auriez pas. Cela ne signifie pas que tous les pasteurs auront le même équilibre entre les aspects public et privé du ministère. Le nombre d’entretiens « formels » de conseil que vous aurez dépend de beaucoup de facteurs. Certains pasteurs auront un grand souci du soin des âmes, d’autres relativement peu. Mais chaque pasteur devrait consacrer un certain pourcentage de son ministère à l’art délicat d’une conversation ciblée, tout en guettant continuellement les occasions informelles présentes dans chaque interaction humaine8.

Le ministère d’accompagnement d’un pasteur est très différent de toutes les autres professions liées à la relation d’aide. Nous allons considérer plusieurs particularités de ce ministère.

a. Votre vocation au ministère d’accompagnement est présente dans toutes les Écritures

De nombreux passages expriment l’importance de la relation d’aide. Les textes classiques comprennent Actes 20.20, Galates 6.1ss, Éphésiens 3.14-5.2, 1 Thessaloniciens 5.14, Hébreux 3.12-14, 4.12-5.8, 10.24ss, et beaucoup d’autres passages emploient l’expression « les uns les autres ». En fait, chaque endroit où il est question des besoins d’un individu peut être considéré comme un passage lié à la relation d’aide. Le ministère d’accompagnement d’un pasteur est unique. Quel autre conseiller est appelé par Dieu lui-même à conseiller et à former les autres à la relation d’aide ? Considérez brièvement trois passages.

Tout d’abord le second grand commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » L’amour s’intéresse aux besoins et aux luttes de votre prochain. L’amour comprend de nombreuses choses : des attitudes de patience et de bonté ; des actions qui répondent aux besoins matériels et offrent une main secourable. L’amour comprend aussi une conversation franche au sujet de ce qui est important. Chose intéressante, le contexte initial du commandement comporte une illustration et une application de relation d’aide personnelle.

Tu ne détesteras pas ton frère dans ton cœur ; tu avertiras ton compatriote, mais tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas ; tu ne garderas pas de rancune envers les gens de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur (YHWH). (Lv 19.17-18)

Dieu choisit d’aborder une des questions les plus difficiles : comment aimer son prochain en dépit de ses manquements ? L’amour du prochain est illustré par un exemple de résolution de problème au moyen d’un avertissement fraternel, qui tranche avec l’esprit de jugement, l’évitement, l’amertume et l’agressivité qui sont si naturels. Vous agissez vous-même selon ce commandement en accompagnant pastoralement votre prochain. Lorsque leurs problèmes sont liés à un conflit interpersonnel, vous aiderez aussi ceux que vous accompagnez à apprendre à aimer de manière constructive et verbale. Vous avez une promesse merveilleuse ! « Je suis le Seigneur » (bon, compatissant, lent à la colère, fidèle, prêt à pardonner… sans pour autant tenir le coupable pour innocent). L’accompagnement pastoral dépend de ce Dieu et manifeste l’image même de ce Dieu au milieu des exigences de l’aide apportée aux personnes brisées. Vous manifestez les attributs mentionnés dans cette parenthèse. Exode 34.6-7 manifeste la bonté et la gloire de Dieu… la bonté et la gloire sont des attributs communicables, l’image de Jésus formée en nous.

L’amour en paroles revêt aussi beaucoup d’autres formes. Vous demanderez : comment allez-vous vraiment ? Voudriez-vous parler ? Comment puis-je prier pour vous ? Où sont les sujets d’inquiétude ? Quelles sont vos joies et vos tristesses ? Avez-vous des jardins secrets ? Des luttes conscientes ? Des victoires réjouissantes ? Comment va votre relation avec Dieu et avec vos proches, géographiquement et affectivement ? Quels fardeaux pèsent sur vous ? Lorsque vous avez fait/dit telle ou telle chose, que recherchiez-vous ? Comment gérez-vous l’anxiété, la colère ou la fuite (hors de la réalité) ? Comment gérez-vous cette belle réussite ou cette merveilleuse bénédiction ? En posant ce genre de questions et en y répondant, nous entrons dans la vie de l’autre. Ce sont des portes ouvertes à la grâce, car ce sont des endroits où Jésus vient à la rencontre des individus. En tant que pasteur, votre prochain le plus évident (en dehors de votre famille), c’est le troupeau dont vous avez reçu la charge. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » vous appelle à la relation d’aide.

Considérez ensuite les Proverbes. Vous pouvez bien sûr prêcher sur les Proverbes. La sagesse elle-même crie dans les rues et invite les passants à écouter (Pr 8-9). Mais les Proverbes peuvent aussi vous aider à être un meilleur conseiller. La sagesse verbale est tenue en haute estime, et la plupart des choses que les Proverbes commandent ressemblent à des conseils chaleureux et personnalisés : de la part d’un père, d’une épouse et d’une mère, d’un ami véritable, d’un bon roi ou d’une personne sage. La sagesse est un don de relation d’aide. Quand il s’agit de distribuer ce don précieux, source de vie, la générosité de Dieu ne tient pas compte des différences de genre, d’ethnicité, d’âge, de richesse, de statut ou d’éducation. Il est évident que Dieu ne va pas communiquer ce don précieux de relation d’aide aux membres du corps de Christ et en priver les pasteurs ! Vous êtes appelé à devenir un homme sage.

Considérez, enfin, les « épîtres pastorales ». Les lettres de Paul à Timothée, Tite et Philémon sont des exemples de relation d’aide mis par écrit pour tous les temps. Chacune est adressée à un individu dont on connaît le nom. Chacune parle de circonstances particulièrement éprouvantes, considère des forces et des faiblesses précises, s’appuie sur la relation réelle qui existe entre le conseiller et l’accompagné. En tant que conseiller, Paul est tendre, instruit, transparent, direct, pertinent, encourageant, stimulant. Pouvez-vous légitimement prêcher sur un texte qui parle d’accompagnement personnel ? Bien sûr. Mais allez-vous vous contenter de prêcher sur un texte parlant d’accompagnement pastoral sans pratiquer aussi l’accompagnement pastoral ? Les épîtres pastorales vous appellent à faire de l’accompagnement.

b. Vous êtes appelé à faire l’impossible

Il est curieusement réconfortant de savoir que votre vocation dépasse vos capacités. C’est aussi en cela que la vocation pastorale est unique. Vous ne pouvez pas vous appuyer sur vos dons, votre expérience, votre éducation, vos techniques, votre professionnalisme, vos qualifications, votre maturité et votre sagesse. Vous êtes appelé à faire ce que Dieu doit faire.

En 1 Timothée 4.6-16, Paul exhorte Timothée : « Plonge-toi dans la vérité révélée, dans une vie de foi, un amour actif, l’œuvre du ministère, le service de Jésus-Christ. Exerce-toi, consacre-toi, pratique, persévère. Veille sur toi-même et sur ton enseignement. » Pourquoi Paul prend-il soin de mentionner cela ? La raison est étonnante : « Car en agissant ainsi, tu sauveras et toi-même et ceux qui t’écoutent. » Comment ? Tu sauveras et toi-même et ceux qui t’écoutent ? C’est bien cela. Qui est suffisant pour ces choses ? Dieu seul nous sauve de la mort, du péché, des larmes, de la faiblesse, de nous-mêmes. Christ seul sauve par sa grâce, sa miséricorde et sa patience, en en payant le prix (1Tm 1.14-16). Seul, l’Esprit guérit l’âme d’un égocentrisme autodestructeur et l’éveille à la foi et à l’amour. Pourtant ce grand et bon Médecin se sert volontairement de Timothée, un simple pasteur, comme d’un assistant médical dans le processus de guérison. Il se sert aussi de vous.

Il est difficile de prendre soin des âmes. Il est difficile de combattre le mal moral dans sa complexité. Il est difficile d’aider les gens à traverser des moments de douleur et d’angoisse. Grégoire le Grand appelait l’accompagnement pastoral « l’art des arts » dans son grand traité de théologie pastorale9. Il estimait que guider les âmes était une tâche beaucoup plus difficile que celles qui sont accomplies par un médecin. Réfléchissez-y. Le corps est relativement accessible. On peut souvent expliquer son fonctionnement par une relation de cause à effet et le traiter au moyen de médicaments ou de la chirurgie. Mais « un art plus délicat traite de réalités invisibles »10, la folie irrationnelle de notre cœur (Jr 17.9 ; Ec 9.3). Lorsque vous considérez le défi, comment se fait-il que la majeure partie de la relation d’aide ecclésiale semble bâclée, superficielle et simpliste ? Un bon médecin passe toute sa vie à accroître sa capacité de diagnostic. Un psychothérapeute sérieux se forme en permanence. Un pasteur peut-il se contenter de réponses toutes prêtes ? Kyrie eleison. On ne rend pas service aux gens quand on leur donne l’impression à propos de la vie chrétienne qu’une réponse simple est suffisante – une doctrine à la mode, une stratégie religieuse, un programme, une expérience spirituelle – et presto !, le problème est résolu. Écoutez, de nouveau, les paroles de Grégoire :

Une seule et même exhortation ne convient pas à tous, car tous ne sont pas soumis aux mêmes habitudes de vie. […] Il faut beaucoup d’application, quand on exhorte ses ouailles individuellement, pour subvenir à chacun de leurs besoins11.

Le travail pastoral est l’art des arts.

c. Vous êtes appelé à faire quelque chose de si simple que seul un chrétien peut le faire

Les cœurs peuvent être insondables et insensés, mais la Parole de Dieu révèle les pensées et les intentions du cœur (Hé 4.12-13). Dieu nous enseigne la forme la plus vraie de connaissance de soi. Ma réaction arrogante à la critique est un bourbier insondable d’iniquité, mais je peux apprendre à l’identifier, me tourner vers les grâces dont j’ai besoin, chercher et trouver le Dieu qui m’humilie. Nous pouvons parvenir à nous connaître vraiment (bien que jamais entièrement). Ainsi, même si les intentions du cœur de quelqu’un d’autre sont des eaux profondes, l’homme intelligent sait y puiser (Pr 20.5). Vous pouvez apprendre ce que vous avez besoin de savoir. Bien que vous n’ayez d’accès privilégié à aucune âme, que toute stratégie ou vérité peut rester sans effet, que vous n’ayez pas le pouvoir d’ouvrir les yeux aveuglés ni de faire entendre les oreilles sourdes, Dieu se sert de votre ministère pour guérir les âmes. Les êtres humains sont singuliers jusque dans les moindres détails, pourtant il n’est pas de tentation qui ne soit commune à tous (1Co 10.13). Chacun de nous fait face à des circonstances très différentes ; pourtant, vous pouvez réconforter ceux qui passent par quelque épreuve que ce soit en leur apportant le réconfort que Dieu vous a accordé dans une situation semblable (2Co 1.4). Ce que nous avons en commun nous rend suffisamment compréhensifs pour que nous puissions nous aider les uns les autres. Ce sont des choses qu’un simple chrétien peut faire.

Dietrich Bonhoeffer a été élevé dans une culture raffinée, psychologiquement moderne ; son père était psychiatre. Il connaissait les modèles psychologiques et les pratiques psychothérapeutiques des grands psychiatres du xxe siècle ; voici ce qu’il disait au sujet de la connaissance et de la sagesse qui font une vraie différence :

Le plus expert en humanité en sait infiniment moins sur le cœur humain que le croyant le plus simple qui vit sous la croix du Christ. Car il y a une chose que la plus grande finesse, le plus grand talent et la plus grande expérience psychologique ne peuvent absolument pas faire : comprendre ce qu’est le péché. La psychologie sait quelque chose de la détresse, de la faiblesse et du désespoir de l’homme, mais elle ne connaît pas l’éloignement-de-Dieu de l’être humain. C’est pourquoi elle ne sait pas non plus que, laissé à lui-même, l’être humain va à la catastrophe, et que seul le pardon peut le guérir. Cela, seul le chrétien le sait. Devant le psychologue, je ne puis qu’être un malade ; devant un frère en la foi, il m’est permis d’être un pécheur. Il faut que le psychologue commence par fouiller mon cœur, et malgré tout il ne peut jamais en découvrir la vraie profondeur ; mais le frère chrétien sait : voici venir un pécheur comme moi, un sans-Dieu qui veut se confesser et cherche le pardon de Dieu. Le psychologue me considère comme si Dieu n’est pas donné [comme hypothèse], le frère me voit devant le Dieu qui juge et exerce sa miséricorde dans la croix de Jésus-Christ12.

Je vous encourage à relire cela, lentement – j’ai moi-même tendance à lire en diagonale les citations longues. En tant que frère chrétien de ceux que vous conseillez, vous connaissez des profondeurs que les autres conseillers ne peuvent ni ne veulent voir. Vous pouvez aller là où ceux-ci ne vont jamais. Et en tant que simple chrétien, vous pouvez conduire ceux qui ne croient pas encore à une vraie connaissance de leur propre cœur. Vous pouvez leur présenter le Sauveur du monde.

d. Là où le ministère est fort, les pasteurs pratiquent en privé ce qu’ils prêchent en public

Votre vocation combine, de façon unique, les ministères privé et public. Le message chrétien se prête à la prédication devant des foules. Le message chrétien se prête aussi aux entretiens en tête à tête. La prédication et la relation d’aide sont complémentaires ; aucun autre genre de conseiller ne fait les deux. Le vocabulaire professionnel et l’activité particulière d’un pasteur doivent lui permettre de « conseiller la Parole » tout autant que de « prêcher la Parole ».

Bien sûr, la proclamation publique et la conversation privée présentent le message de manières très différentes. Un discours est relativement préparé, rédigé et structuré. Il s’agit généralement d’un monologue – même si Jésus avait une façon d’infléchir son message à la suite d’une réaction de la foule ou d’improviser un message à partir d’une question posée par quelqu’un ! Dans un sermon, vous avez généralement une idée approximative de ce que vous allez dire et de ce que sera votre conclusion. Mais une discussion est différente d’un discours. Les conversations sont spontanées, improvisées, imprévisibles, désordonnées – même lorsque vous venez avec une stratégie. Vous ne savez jamais ce que l’autre va dire. Puisque ce que vous dites est généralement une réponse, vous ne savez presque jamais ce que vous allez dire ensuite. C’est mauvais signe lorsque les deux parties prononcent des formules toutes faites. La relation d’aide part généralement d’une expérience immédiate et troublante, et se dirige vers Dieu dont la personne, les paroles et les actions apportent la lumière. À la différence, la prédication part généralement du texte biblique expliqué pour aller vers une application concrète. Les deux aspects du ministère exigent des aptitudes différentes mais complémentaires. Le Seigneur ainsi que ses prophètes et ses apôtres vont librement dans les deux directions. Les pasteurs ont besoin des deux.

L’Église a une longue tradition d’accompagnement pastoral de qualité. Comme tout héritage, sans une utilisation et une mise à jour continuelles, les idées prennent la poussière, les applications deviennent périmées et les compétences sont oubliées. Plusieurs facteurs internes à l’Église nous empêchent de voir les implications de la foi chrétienne en matière de relation d’aide. Parmi ceux qui prennent l’Écriture au sérieux, les habitudes ecclésiales voient presque exclusivement le pasteur comme un proclamateur public, un chef d’équipe et un administrateur. La capacité de prendre soin des âmes est facultative – et parfois même découragée comme une perte de temps. Ces conceptions du ministère pastoral structurent la formation théologique, les exigences des commissions des ministères, les cahiers des charges, les modèles et les priorités de la pratique ecclésiale. Elles influencent les illustrations utilisées dans les livres sur le ministère, expliquent le manque relatif de livres sur la manière de conseiller bibliquement et la tendance à considérer l’expression « ministère de la Parole » comme synonyme de « prédication en chaire ».

Lorsque votre candidature pastorale a été examinée, peut-être personne ne vous a-t-il dit qu’un contact direct avec les gens et une aptitude à la relation d’aide étaient les aspects essentiels de votre vocation pastorale. Cela devrait pourtant être dit et pris au sérieux.

e. Vous êtes déjà un conseiller – tout le temps

Un pasteur est inévitablement une personne publique. D’autres personnes vous lisent, prennent exemple sur vous, vous évaluent. Contrairement aux autres conseillers, votre vie professionnelle ne se passe pas hors de vue dans un bureau, derrière une porte fermée. Que ce soit dans une rencontre fortuite, une réunion officielle ou un culte public, vos attitudes, vos valeurs et vos croyances sont constamment exposées. D’autres personnes écoutent, apprennent, observent et décident de vous prendre au sérieux ou non. Le fait que vous ne soyez pas caché est un aspect spécifique de votre vocation pastorale.

On sait comment vous traitez les gens. Ceux-ci savent si vous êtes honnête (ou malhonnête) ou le soupçonnent. Ils savent si vous êtes attentionné (ou indifférent, voire désagréable). Ils savent si vous êtes sage (ou insensé). Ils savent comment vous gérez les pressions de la vie (ou êtes dépassé par les événements). Ils savent si vous êtes humble (ou orgueilleux). Ils savent si vous vous intéressez à eux (ou pas). Ils savent si vous voulez leur bien dans le royaume de Dieu (ou si vous construisez un royaume pour votre propre ego). Ils savent ou imaginent que vous êtes un bon conseiller (ou une personne indiscrète, un beau parleur, un paresseux, quelqu’un qui apporte des réponses simplistes). Ils savent si vous êtes sincère (ou si vous jouez un rôle). Si vous n’êtes pas à la hauteur, ils devinent vos failles. Ils ont une idée de votre façon de gérer vos échecs et de gérer les leurs. Êtes-vous honnête avec vous-même devant Dieu ? Savez-vous recevoir sa grâce ? Ils savent (ou s’imaginent savoir) tout cela parce que vous n’êtes pas un « conseiller professionnel » isolé dans un bureau et auto-protégé par un « froid détachement ». Vous vivez, vous vous déplacez et avez votre place dans l’espace public. Si vous ne réussissez pas le test, on ne viendra pas vous consulter, et les gens resteront sur leurs gardes quand vous chercherez à leur parler. Si vous réussissez le test, votre accompagnement acquerra une force qui est inimaginable chez les autres conseillers.

Il est intimidant de savoir que vos péchés ont une mauvaise influence sur les autres. Richard Baxter observait finement : « Je dévoile à mon troupeau les perturbations de mon âme. »13 Il avertissait du danger de « nier par sa vie ce qu’on dit avec sa langue »14. Mais il est agréable de savoir que Dieu utilise votre foi et votre amour sincères pour conseiller publiquement les autres afin que, publiquement et en privé, vous puissiez amener les autres sous son autorité bienveillante.

f. Si ni vous ni l’Église n’accompagnent les gens, qui le fera ?

Il est spécifique à votre ministère de savoir si les gens peuvent ou non trouver de l’aide dans l’Église. Les psychothérapeutes cherchent à gagner leur vie mais, en principe, par courtoisie professionnelle, ils ne voient pas d’inconvénient à ce qu’une personne en souffrance aille chercher de l’aide auprès de quelqu’un d’autre, même si l’approche philosophique de cet autre praticien est très différente de la leur. Mais l’Église ne doit pas abandonner le souci et le soin des âmes troublées à d’autres voix. Ces voix sont peut-être bien intentionnées, mais lorsqu’elles essayent de réparer des problèmes « avec-Dieu » en utilisant un message « sans-Dieu », il y a un problème. Selon la Bible, la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Prendre conscience de Dieu est le point de départ, l’éveil à la réalité. Prendre conscience que nous vivons sous le regard de Dieu et avons des problèmes avec-Dieu est la condition fondamentale et préalable pour que la vie trouve un sens. Quand les amis, la famille, les collaborateurs, les médias, les livres de développement personnel ou les psychothérapeutes professionnels ne tiennent pas compte de cette réalité, leurs conseils sont inévitablement mauvais. Dans la métaphore de Jérémie, ils guérissent les blessures superficiellement, « disant ‹paix, paix›, et il n’y a pas de paix » (Jr 8.11). Je le répète : les pasteurs ne doivent pas abandonner le soin des âmes à d’autres voix. Un certain nombre de personnes, rémunérées ou non, sont plus que prêtes à faire le travail à votre place.

Pasteurs, Dieu vous appelle à avoir des conversations sages et fructueuses.

J’espère que chaque lecteur discerne les implications. Le travail pastoral tel que Dieu le définit s’étend à tous les chrétiens. Que nous apportions nos conseils de manière formelle ou que nous cherchions simplement à aimer notre prochain, nous sommes tous appelés à veiller à notre façon de nous parler les uns aux autres.

2) Vous avez des occasions uniques de conseiller les gens

L’accompagnement pastoral est différent de toute autre forme d’accompagnement en raison des nombreuses occasions inhabituelles qu’a un pasteur de voir vivre les autres. Voici sept facettes particulières de la vie pastorale qui ouvrent des portes.

a. Vous avez l’occasion de rencontrer les gens

Jésus-Christ va à la recherche des personnes. Il prend l’initiative d’aimer. Même lorsque les personnes venaient à lui avec leurs souffrances et leurs péchés, elles répondaient à son initiative. Elles avaient entendu parler de lui, de ce qu’il disait et faisait, de l’intérêt qu’il témoignait et de ce qu’il était capable de faire. D’une manière fondamentale, notre Rédempteur fait toujours le premier pas. Son modus operandi est totalement actif. Le bon Berger part à la recherche de la brebis perdue jusqu’à ce qu’il la trouve (Luc 15.4). Les bons bergers font de même et suscitent des occasions d’accompagnement. Vous pouvez demander : « Comment allez-vous vraiment ? » ou « Comment puis-je prier pour vous ? » dans n’importe quel contexte. La réponse de la personne, qu’elle soit franche ou évasive, devient l’occasion d’une conversation importante. Lorsque vous entendez dire que quelqu’un a un problème ou traverse une période difficile, vous pouvez aller le voir pour l’encourager.

Savez-vous à quel point cela est radical ? Par contraste, tous les autres modèles de relation d’aide sont passifs ; ils ne prennent pas l’initiative, mais répondent à une demande. Les psychothérapeutes doivent attendre jusqu’à ce qu’une personne en difficulté cherche de l’aide ou lui soit envoyée par une tierce personne. Un pasteur, lui, va à la recherche des personnes en difficulté, lesquelles apprécient tout particulièrement d’être activement aimées.

b. Vous avez des occasions dans les circonstances exceptionnelles de la vie

Vous avez un accès naturel à la vie des gens dans des moments décisifs de transition, d’épreuve et de joie. Ils vous invitent chez eux. Vous avez le droit de leur rendre visite. La porte vous est ouverte chaque fois qu’un événement important se produit :

  • Fiançailles et mariage.
  • Accident, maladie et hospitalisation.
  • Fin de vie, décès, deuil, funérailles.
  • Naissance.
  • Déménagement.
  • Perte d’emploi ou départ à la retraite.
  • Trahison, adultère et divorce.
  • Un enfant qui se drogue ou a des ennuis avec la justice.
  • Traumatisme lié à une catastrophe (incendie, crime, tempête).

Aucun autre conseiller n’a un accès aussi naturel aux moments les plus marquants de la vie.

Il se trouve que ces événements sont les principaux facteurs de stress sur n’importe quelle échelle du stress. Il se trouve également que la réalité intérieure d’une personne devient plus évidente et plus accessible dans de telles circonstances. Ses espoirs sont-ils fondés ou trompeurs ? Ses craintes sont-elles réalistes ou excessives ? Ses joies et ses tristesses sont-elles normales, désordonnées ou étrangement absentes ? Que révèlent ces doutes ou ces accès de colère ? D’où vient cette confusion ? Le cœur est comme un livre ouvert. De plus, il se trouve que chacun est généralement prêt à rechercher et à recevoir des conseils dans de telles circonstances.

Prenons un exemple. Dieu dit : « Mettez toute votre espérance dans la grâce apportée par la révélation de Jésus-Christ. » (1P 1.13) Ces mots peuvent être compris comme des termes religieux qui sonnent bien. Mais quand une personne est soumise à rude épreuve, les faux espoirs, même les plus cachés, apparaissent en haute définition. Les vrais espoirs apparaissent aussi. Et les faux espoirs peuvent être changés en vrais espoirs. Vous avez là une occasion unique de conseiller et de réorienter la vie de cette personne. Cette combinaison d’ouverture inhabituelle, d’émotions fortes et de recherche de sens signifie que vous avez un accès privilégié aux circonstances que Dieu a envoyées pour permettre aux gens de grandir dans la foi et dans l’amour.

c. Vous avez l’occasion d’accompagner et les personnes en difficulté et les personnes solides

Le ministère biblique n’est pas seulement pour les personnes souffrantes ou difficiles. Le pasteur est au service des faibles et des forts, des handicapés et des valides, de ceux qui sont doués et de ceux qui sont limités, de ceux qui réussissent et de ceux qui échouent. L’Évangile peut transformer la vie de n’importe quelle personne, « réconforter ceux qui sont perturbés et perturber ceux qui vont bien ». Ceux dont la vie déborde de bénédictions ont besoin d’apprendre la gratitude, l’humilité et la générosité – et de prendre garde aux tentations de la présomption, du sentiment de supériorité et de l’orgueil. Ceux dont la vie est vide ont besoin d’apprendre l’espérance, le courage et la patience – et de prendre garde à la tentation du désespoir, du mécontentement et de la convoitise. Nous avons tous besoin d’apprendre ce qui dure et ce qui compte vraiment, quelles que soient nos conditions de vie. Nous avons tous besoin d’apprendre à réconforter les autres comme Dieu nous a réconfortés. Les cisailles du vigneron taillent dans la vie de tous. En tant que pasteur, vous savez que chaque personne que vous rencontrez aujourd’hui a besoin de se réveiller, de changer, de faire confiance, de grandir, d’aimer Dieu et les autres. Chacun a besoin d’être accompagné chaque jour (Hé 3.12-14). Même les enfants de Dieu qui se portent bien ont besoin d’accompagnement (et de formation à la relation d’aide) afin de mieux aider leurs frères en difficulté qui s’écartent du droit chemin, sont découragés ou se sentent désarmés (1Th 5.14).

Aucun autre modèle de relation d’aide n’a une visée aussi large. Les autres modèles définissent une catégorie d’êtres humains ayant besoin d’aide, les autres se portant bien. Pour la foi chrétienne, chaque être humain a besoin d’un accompagnement spirituel qui relève de la vocation particulière du pasteur.

d. Vous avez l’occasion d’accompagner les riches et les pauvres

Un pasteur a un énorme avantage sur les autres conseillers : son accompagnement ne repose par sur des honoraires, mais sur l’amour. L’accompagnement pastoral est un don fait à ceux qui en ont besoin. Il est financé par les offrandes volontaires des membres du peuple de Dieu, qu’ils soient ou non à la recherche d’accompagnement. Les personnes brisées et en détresse ont raison de se demander au sujet des conseillers professionnels : « Vous intéressez-vous vraiment à moi ? Êtes-vous vraiment mon ami ? » Le fait que le ministère pastoral soit un don élimine les questions relatives aux motivations suspectes. La perception d’honoraires en échange de temps, d’attention et d’amitié augmente considérablement le risque de déformer une relation.

À la différence, un pasteur a une grande liberté pour œuvrer. Avec les personnes qui ont de l’argent, vous êtes dans la position inhabituelle de ne pas leur permettre d’acheter les services qu’ils veulent. Avec celles qui manquent d’argent, vous êtes dans la position inhabituelle de ne pas les priver de l’aide dont elles ont besoin. Un pasteur a la capacité spéciale d’incarner la miséricorde et la sagesse gratuites de Dieu. La relation d’aide consiste à exprimer la vérité dans l’amour (Ep 4.15). Quand il n’y a pas d’honoraires en jeu, votre attention est moins ambiguë et votre franchise moins contrainte.

Le fait que vous ayez une telle liberté fait une grande différence. Quand les dîmes et les offrandes de nombreuses personnes garantissent la manière dont l’Église répond aux besoins d’accompagnement, cela crée les meilleures conditions possibles pour la relation d’aide.

e. Vous avez l’occasion d’accompagner des personnes qui vous font déjà confiance

Qu’est-ce qui est le plus important dans toute conversation de relation d’aide ? Bien qu’elle l’exprime rarement, chaque personne qui s’assied pour parler avec quelqu’un se demande toujours : « Pourquoi devrais-je vous faire confiance ? Me donnez-vous de bonnes raisons de vous faire confiance ?  Ai-je confiance en vous ? » Si la réponse finale est positive, la conversation pourrait devenir constructive. La confiance conduit à deux autres questions qui déterminent aussi le succès ou l’échec de la conversation : « Puis-je être entièrement honnête avec vous ? » « Vais-je écouter ce que vous me dites ? »

Bien sûr, la confiance, l’honnêteté et l’écoute viennent progressivement. Mais c’est un aspect particulier du travail pastoral que de conseiller des personnes qui ont déjà décidé de vous faire confiance. Elles se sont engagées à être honnêtes et à vous écouter. Elles vous font confiance parce qu’elles vous connaissent. Cela rend votre accompagnement considérablement plus efficace. Vous n’avez pas besoin de passer des mois à gagner leur confiance. Vous pouvez aller droit au but, parce que ceux que vous accompagnez vont eux-mêmes droit au but.

Parce qu’ils vous connaissent et vous font confiance, vous êtes la première personne qu’ils consulteront pour évoquer leurs problèmes. Ils vous parleront franchement des choses les plus délicates : péchés graves, craintes profondes, peine de cœur, déception, aspirations fragiles, confusion intérieure. Là où règne la confiance, les sujets les plus difficiles peuvent être abordés. Après avoir écouté avec attention ces confidences – écoute rapide, réflexion profonde, lenteur à parler –, vous vous apercevez également que ces personnes vous écoutent si vos paroles sont attentionnées, éclairées et vraies. Ce qui est mis en lumière peut devenir lumière.

Les autres conseillers ont rarement ce privilège, mais vous pouvez en faire régulièrement l’expérience.

f. Vous avez l’occasion d’accompagner des personnes que vous connaissez déjà

Non seulement les autres vous connaissent et vous font confiance, mais vous les connaissez. Cela vous donne une autre occasion particulière de les accompagner. Si vous avez bien fait votre travail de pasteur, vous connaissez déjà votre troupeau. Vous vous efforcez constamment de le connaître mieux. Cette connaissance personnelle vous donne un avantage incalculable sur le conseiller professionnel coincé dans son cabinet. Vous connaissez leur nom, leur personnalité et leur situation de vie. Vous les avez vus à l’œuvre. Vous avez déjà une idée de leurs forces et de leurs faiblesses, de leurs défauts et de leurs qualités, de leurs bonnes et mauvaises habitudes. Comment cet homme traite-t-il sa famille ? Cette femme est-elle prête à donner un coup de main ? Est-ce un homme de parole ou avez-vous appris à attendre et à voir ce qu’il fait ? Quelle est sa réaction lorsqu’elle est confrontée à une frustration, à une épreuve et à un conflit ? Comment parle-t-il des bénédictions qu’il reçoit ? Comment adore-t-elle ? Vous connaissez peut-être des histoires et des circonstances importantes. Vous connaissez peut-être le milieu familial. Vous avez un accès naturel aux nombreuses parties impliquées.

Une connaissance étendue vous aide à éviter les pièges qui guettent les conseillers. Par exemple, les conseillers n’entendent souvent qu’un seul son de cloche. Ils sont toujours vulnérables à la désinformation – les faits et les réactions peuvent être vrais et plausibles, mais ils induisent régulièrement en erreur et empêchent une évaluation précise et équilibrée. Étant donné les divers instincts de notre cœur déchu, les conseillers sont aisément tentés de prendre parti pour ceux qu’ils accompagnent (Pr 18.17). Lorsqu’une fille de 25 ans, mécontente, dépeint sa mère comme un monstre, est-ce réellement le cas ? Peut-être. Mais si vous connaissez la mère et la fille, vous pourrez avoir une compréhension plus nuancée de la situation. Le fait que vous connaissiez déjà les gens et que vous les connaissiez dans leur contexte est un atout particulier du cadre pastoral de la relation d’aide.

Aucun autre conseiller n’a la possibilité de connaître, en partie, la situation dès le départ et de pouvoir vérifier ce qui est dit dans une conversation privée.

g. Vous avez l’occasion d’accompagner des personnes qui sont déjà dans un processus de changement

Non seulement les personnes vous connaissent et vous les connaissez, mais en tant que pasteur vous allez conseiller des personnes qui ont déjà une bonne idée du bien et du mal et des domaines où elles ont besoin de progresser. Une telle acuité n’est jamais garantie, mais quand elle est présente, elle vous donne un énorme avantage dès le départ.

Nous avons mentionné plus tôt les questions fondamentales de confiance, d’honnêteté et d’écoute. La question cruciale suivante dans tout programme de relation d’aide est : « Pourquoi sommes-nous là ? Que voulons-nous accomplir ? » En général, la plupart des personnes en recherche d’accompagnement viennent avec des objectifs erronés :

  • « Changez mon ressenti. »
  • « Changez ma situation. »
  • « Donnez-moi raison. »
  • « Donnez-moi une formule. »

Un conseiller ayant un minimum de sagesse s’efforce patiemment de remplacer ces objectifs par : « Aidez-moi à changer le but de ma vie et ma façon de vivre. » La foi et le ministère chrétien contribuent au processus de changement d’une façon particulièrement riche. Une personne sage comprend nos besoins les plus profonds :

Aidez-moi à changer ce qui me contrôle et comment je traite les gens. Montrez-moi où et comment je sors du droit chemin. Faites-moi comprendre comment la grâce et la vérité de Jésus s’appliquent à mes luttes quotidiennes. Aidez-moi à me tourner vers Dieu et à lui faire réellement confiance. Aidez-moi à aimer réellement les gens, au lieu de les utiliser, de les craindre ou de me comparer à eux. Aidez-moi à trouver refuge dans le Seigneur quand la vie est difficile. J’ai besoin d’enraciner mon espérance dans ce qui est indestructible, au lieu de rechercher instinctivement et de manière obsessionnelle la joie terrestre. Aidez-moi à voir plus clairement en quoi je contribue au conflit et à la prise de distance entre les personnes. J’ai besoin de pardon. Aidez-moi à pardonner. Rendez-moi un être humain plus constructif.

C’est le rêve d’un conseiller qu’une personne vienne avec ne serait-ce qu’une idée de la mise en œuvre d’un tel processus. Si votre Église offre un bon enseignement, vous conseillerez parfois – souvent ? – des personnes qui perçoivent déjà ce qui est en jeu. Même une vague idée d’un tel processus fait une grande différence.

Un bon ministère public, de solides petits groupes, des amitiés profondes et un culte personnel pertinent forment les personnes qui connaissent déjà la structure de la réalité. Elles connaissent les contours des combats de l’âme. Elles savent comment Dieu entre en relation avec ses créatures. Mais chacun de nous a besoin d’être aidé à relier les différents éléments. Nous avons tous besoin d’être aidés à surmonter les contradictions qui existent entre ce que nous savons et notre manière de vivre. Ceux que vous conseillez ont besoin des surprises extraordinaires qui surgissent toujours quand une personne honnête s’assied pour une conversation patiente et éclairante avec un pasteur des âmes rempli de sagesse.

Aucun autre conseiller n’a autant d’occasions de travailler avec des personnes qui ont déjà une idée de ce dont elles ont le plus besoin.

Tout comme votre responsabilité de prendre soin des âmes, vos occasions sont uniques. J’espère que cette vision vous remplit d’enthousiasme. J’espère qu’elle vous stimulera afin de mener à bien le long combat nécessaire pour que la réalité de votre ministère se rapproche de ce que vous souhaitiez. J’espère que chaque lecteur comprend les implications. D’une certaine manière, les mêmes occasions sont données à chaque membre du corps de Christ.

3) Votre manière d’accompagner est unique

De loin, on a l’impression que tous les conseillers font la même chose. Ils parlent avec des personnes qui ont tel ou tel problème. La conversation se concentre sur ce qui a trait à la souffrance. Ceux qui aspirent à aider manifestent des intentions bienveillantes et constructives. Ils posent des questions, suscitent des confidences, écoutent attentivement. Ils réagissent de manière à éclairer, contester, donner de l’espoir, réorienter, influencer, rediriger. Les personnes en difficulté qui prennent la conversation à cœur et s’y impliquent font l’expérience d’un changement d’humeur, de pensée ou d’action. Mais les ressemblances apparentes sont comme celles qui existent entre différentes religions. Quand vous vous rapprochez, vous percevez des différences réelles et profondes.

Vos méthodes d’accompagnement sont uniques. Vos questions vont dans des directions inhabituelles. Votre interprétation de l’origine des problèmes conduit la conversation dans des endroits où personne d’autre ne va. Votre transparence et votre réserve obéissent à des principes différents, révèlent des buts différents. Vous rendez témoignage à ce que Dieu atteste lui-même, à savoir que c’est lui qui crée, soutient, juge, sauve et commande. Vous agissez comme l’assistant d’un médecin, et non comme le grand médecin. Cela influence les innombrables détails concernant le ton et le contenu de la conversation. L’image que vous avez de votre vocation de conseiller – pasteur-berger, ministre-serviteur, frère dans le corps de Christ, pécheur ayant besoin d’un Sauveur – influence subtilement et ouvertement tout ce qui se passe15. Cette section pourrait être beaucoup plus longue, mais je me contenterai de souligner un aspect particulier de votre approche de l’art des arts : vous priez avec et pour ceux que vous conseillez.

Percevez-vous à quel point cela est inhabituel ? Avez-vous discerné combien il est significatif que le fait que vous priez aille de soi, alors que les autres conseillers ne prient pas ? Les psychothérapeutes reconnus dans notre culture – psychiatres, psychologues cliniques, assistants sociaux, conseillers professionnels diplômés, conseillers conjugaux, notamment – en principe ne prient pas avec les personnes ni pour elles16. Cette lacune dans leur pratique signifie qu’ils estiment qu’aucune aide extérieure n’est nécessaire, voulue ou disponible. Eux et ceux qu’ils conseillent possèdent a priori tout ce dont ils pourraient avoir besoin pour trouver un sens aux problèmes et pour faire un choix de vie fructueuse. Les réponses se trouvent dans l’individu aidé par un psychothérapeute attentionné, perspicace et pratique et, peut-être, par le soutien de médicaments psycho-actifs.

En tant que pasteur, vous ne croyez pas qu’une explication des difficultés humaines et le soin à leur apporter doivent négliger le fait que le cœur s’attache toujours soit au vrai Dieu soit à quelque chose d’autre. Seul un agent extérieur peut transformer un cœur égaré en un cœur attentif. Une vraie guérison de l’âme ne peut pas ignorer la malice du séducteur, l’ennemi et l’oppresseur des âmes. Dans la confusion du combat, qui vous aidera à y voir clair ? La sagesse ne supprime pas la connaissance du Dieu vivant. Qui nous délivrera du mal ? Quand, vous et ceux que vous conseillez, vous manquez de sagesse, qui vous donnera ce qui vous fait défaut ? Vous avez besoin d’aide et la souhaitez. Par conséquent, vous priez avec et pour les autres. Leur apprendre à formuler des prières sincères est un des principaux objectifs de la relation d’aide. Vous priez parce que les gens ont besoin du pardon de leurs péchés – vous ne pouvez pas leur accorder cela. Ils ont besoin d’un berger qui ne les abandonnera jamais – vous n’êtes pas cette personne. Ils ont besoin de la puissance qui a ressuscité Jésus d’entre les morts – vous aussi. Ils ont besoin de l’espérance de la résurrection, à savoir qu’un jour toutes les larmes seront essuyées et tous les péchés effacés – vous partagez cette même nécessité. Ils ont besoin d’une foi agissant par l’amour afin de devenir plus authentiques dans leur vie, plus profonds afin de se saisir de toutes choses.

  • Vous priez pour les personnes avant de vous asseoir pour parler avec elles.
  • Vous priez intérieurement pendant que vous leur parlez.
  • Prier avec les personnes est un aspect approprié de l’accompagnement.
  • Vous continuez de prier pour elles après en avoir pris congé.

Votre manière de conseiller est unique.

Il en est ainsi pour chaque chrétien. Si vous cherchez à aimer avec sagesse, vous allez apprendre à prier pour et avec les autres, pour leurs vrais besoins.

4) Vous communiquez un message unique

Le caractère unique de votre message est facile à discerner. Mais vous le savez déjà. Je ne vous redirai pas les richesses insondables du Christ ou leurs dix mille implications pertinentes.

Mais je veux montrer le caractère unique de votre message par contraste avec celui des autres conseillers. Tout conseiller apporte un « message » : une interprétation des problèmes, une théorie qui intègre les causalités et le contexte, une proposition de traitement, un but qui définit une vie réussie. En quoi votre message se distingue-t-il de leur message ? Considérez simplement ce que les autres conseillers de notre culture ne disent pas :

  • Ils ne mentionnent jamais le Dieu qui s’est révélé : Yahvé, le Père, Jésus, l’Esprit, le Tout-Puissant, le Sauveur, le Consolateur.
  • Ils ne mentionnent jamais que Dieu cherche chaque cœur, que chaque être humain devra rendre compte de chaque pensée, parole, action, choix, émotion, croyance et attitude.
  • Ils ne mentionnent jamais la nature pécheresse et le péché, ni le fait que l’humanité s’élève de manière obsessionnelle et compulsive contre Dieu.
  • Ils ne mentionnent jamais que la souffrance a un sens dans les desseins de miséricorde et de jugement de Dieu.
  • Ils ne mentionnent jamais Jésus-Christ, qui est une insulte à l’estime de soi, à la confiance en soi, à l’autosuffisance, au salut par ses propres efforts, à la foi en soi-même.
  • Ils ne mentionnent jamais que Dieu pardonne réellement les péchés.
  • Ils ne mentionnent jamais que le Seigneur est notre refuge, qu’il est possible de marcher dans la vallée de l’ombre de la mort et de ne craindre aucun mal.
  • Ils ne mentionnent jamais que les facteurs biologiques et les expériences personnelles existent dans la providence et les desseins du Dieu vivant, et qu’ils n’annulent pas notre responsabilité.
  • Ils ne mentionnent jamais notre propension à rendre le mal pour le mal, comment les malheurs nous poussent au désespoir, à l’amertume, au mécontentement, à nous inquiéter, à nous sentir inférieurs et à nous évader de la réalité.
  • Ils ne mentionnent jamais notre propension à rendre le mal pour le bien, comment les réussites terrestres nous poussent à l’autosuffisance, l’ingratitude, la cupidité, la présomption et à nous sentir supérieurs.
  • Ils ne mentionnent jamais que les êtres humains sont censés devenir des adorateurs, s’incliner avec une conscience profonde de leurs besoins, tendre les mains pour recevoir les dons du corps et du sang du Christ, élever leurs voix et chanter d’un cœur sincère.
  • Ils ne mentionnent jamais que les êtres humains sont censés obéir à la volonté de Dieu, et non à leurs propres désirs.
  • Ils ne mentionnent jamais que les êtres humains sont censés utiliser les dons de Dieu pour faire avancer le royaume et la gloire de Dieu.
  • Ils ne mentionnent jamais que le pouvoir de changer ne réside pas en nous.

Autrement dit, ils conseillent toujours en fonction de leurs propres convictions.

En tant que pasteur, vous ne pouvez pas vous empêcher de mentionner ces choses, ou alors vous n’êtes pas un pasteur. De plus, vous ne vous contentez jamais de mentionner ces réalités, comme si une simple instruction suffisait à répondre aux besoins d’une personne en difficulté. Comme un musicien expérimenté, vous avez l’oreille exercée. Dans chaque détail de l’histoire d’une personne, vous apprenez à entendre la musique des réalités non mentionnées. Vous aidez les autres à entendre ce qui est réellement joué. Une conversation pastorale de qualité apprend à une autre personne à écouter, puis à s’associer au chant. Ai-je besoin d’en dire plus ? Personne d’autre n’écoute ce que vous entendez. Personne d’autre ne dit ce que vous avez à dire. Personne d’autre ne chante ce que vous croyez. Personne d’autre ne donne aux autres ce que vous avez reçu afin que vous puissiez donner gratuitement. Toute personne ayant besoin de relation d’aide a réellement besoin d’entendre votre message particulier.

Ce message appartient aussi à chaque chrétien. Que Dieu rende toutes nos paroles (et nos pensées au sein de nos silences) conformes à nos convictions.

5) Vous conseillez dans un contexte communautaire unique

En tant que pasteur, vous conseillez au sein de l’Église. Cela ne signifie pas simplement que votre bureau se situe dans un bâtiment différent des autres cabinets de relation d’aide. Votre cadre offre des possibilités uniques. Dieu veut que les Églises soient des écoles de sagesse et d’accompagnement. Vous servez une assemblée de membres potentiels de l’équipe d’accompagnement pastoral. Bien plus, chaque personne que vous accompagnez avec succès devient, d’une certaine manière, un meilleur conseiller pour les autres. J’ai été témoin de cela des centaines de fois.

D’autres conseillers opèrent en tant que professionnels privés dans un cabinet ou en tant que membres d’une équipe de soins dans une institution quasi médicale. Mais les thérapeutes rêvent parfois que les services de relation d’aide puissent s’appuyer réellement sur la communauté. Par exemple, Sigmund Freud a rêvé que des travailleurs sociaux formés à la psychanalyse puissent se déployer dans chaque communauté pour offrir leurs services17. Au cours du siècle dernier, de nombreux psychiatres et psychothérapeutes sérieux ont honnêtement reconnu les limites de la pratique professionnelle confinée dans un cabinet, et ont aspiré à des « services de santé mentale » basés sur la communauté. Cela a beaucoup de sens, étant donné que les problèmes des gens se manifestent à la maison, au travail, dans la rue, au sein des relations, des exigences et des contingences de la vie courante. Mais les conseillers séculiers se sont montrés presque impuissants à réaliser leur rêve.

Vous vivez leur rêve.

Vous travaillez dans le contexte communautaire idéal. L’Église est composée de personnes qui se connaissent, s’aiment et prennent soin les unes des autres dans la vie de tous les jours. Les personnes en souffrance trouvent un sens à leur existence et nouent des relations dans un contexte social naturel. Les personnes qui trouvent ainsi un sens à leur existence et reçoivent de l’amour de la part des autres ne sont plus en souffrance, quelle que soit la gravité de leurs difficultés et de leurs luttes. Nous sommes des enfants bien-aimés, avançant petit à petit sur le chemin de la paix, et nos difficultés et nos luttes sont revêtues d’une nouvelle signification. En principe, le corps vivant de Christ est le lieu idéal pour la pratique de l’accompagnement.

Pourquoi en est-il ainsi ? Jésus-Christ incarne la compassion. Il est volontairement patient envers toutes sortes de personnes en difficulté et adapte son approche à leurs besoins particuliers. Par conséquent, pour les gens confrontés à de grandes difficultés, Jésus-Christ propose une aide pastorale concrète. Il prend soin des faibles. Et, avec les personnes qui se sentent anxieuses, découragées et bouleversées, il apporte réconfort et espérance. Il encourage tendrement les découragés. Mais, envers les personnes opiniâtres, têtues et égocentriques, Jésus-Christ vient avec des défis, des contraintes et des conséquences. Il reprend les indisciplinés qui usent, abusent et mésusent des autres.

Il en est du disciple comme du maître. Le corps de Christ devient davantage lui-même quand il manifeste le Christ : avertissant les indisciplinés, réconfortant ceux qui sont abattus, soutenant les faibles et étant patients envers tous (1Th 5.14). C’est une vision très complète de la relation d’aide. Elle est adaptée à ceux qui ont besoin d’une assistance pratique : les faibles. Elle est adaptée à ceux qui demandent de l’aide : les anxieux et les déprimés. Elle est adaptée à ceux qui ne veulent pas changer : les indisciplinés. Elle est adaptée à chacun d’entre nous – qui sommes généralement un peu les trois à la fois, avons besoin d’être accompagnés de ces trois manières et avons besoin de la patience des autres.

Ce dont nous avons besoin et que nous recevons, nous apprenons à le donner. Certains d’entre nous sont plus à l’aise pour manifester de la compassion. D’autres le sont pour encourager, éclairer et consoler. D’autres encore pour reprendre, corriger, demander des comptes. Chacun de nous devrait faire un peu tout cela. Mais nous avons tous besoin de grandir à l’image de Jésus qui réalise tout cela dans un parfait équilibre. Tous les enfants de Dieu, conjuguant leurs efforts, peuvent accomplir ce que Dieu veut en matière d’accompagnement.

Je ne nie pas que nos Églises sont éloignées de ce doux rêve – et même très éloignées. Quand il s’agit de gérer les problèmes avec sagesse, l’Église peut ressembler à un état de coma, à une nuit sans sommeil ou à un cauchemar. Mais les échecs de l’Église ne doivent pas l’empêcher de tendre vers la description d’Éphésiens 4. Le rêve deviendra réalité. La relation d’aide communautaire fait partie de notre eschatologie tout autant que de notre présent. Votre tâche maintenant consiste simplement à faire le prochain pas dans la bonne direction.

Je termine avec un dernier commentaire sur le cadre communautaire unique qu’est celui du pasteur. Vous appartenez à une longue tradition d’accompagnement pastoral. Des chrétiens sages vous ont précédés. Choisissez d’apprendre de vos frères.

Tout pasteur aura intérêt à lire La Règle pastorale de Grégoire le Grand, écrite il y a presque mille cinq cents ans. Peut-être avons-nous une meilleure herméneutique, une compréhension doctrinale plus large et une plus grande conscience de la richesse de l’Évangile de Jésus que lui, mais Grégoire a une plus grande conscience de « la Vérité en personne », une plus grande sagesse dans les études de cas, plus de flexibilité pour s’adapter aux différences humaines, un plus grand sens de la responsabilité pastorale, plus d’humilité concernant ses accomplissements, plus de vigilance à l’égard de la subtilité du péché. Marchez sur ses traces !

Tout pasteur aura intérêt à lire Le Pasteur réformé de Richard Baxter (et, si vous êtes vraiment ambitieux, son Christian Directory). Baxter est dense et, comme tous les anciens auteurs, un peu démodé. Vous n’exercerez pas le ministère de la même manière que lui. Mais, si vous lisez Baxter, vous deviendrez un pasteur plus sage. De même, tout pasteur aura intérêt à lire Pastoral Counsel18 de Thomas Oden, et De la vie communautaire de Dietrich Bonhoeffer. Le résumé que fait Oden de la sagesse des siècles passés vous permettra de découvrir de sages pasteurs dont vous ignoriez l’existence. Votre cours d’histoire de l’Église a sans doute exploré le développement de la doctrine et les événements de la politique ecclésiastique. Oden montre comment les pasteurs accomplissaient leur tâche spécifique. La sagesse et l’exemple de Bonhoeffer (1906-1945) vous façonneront et vous nourriront, alors que vous répondez à votre vocation particulière de conseiller.

Tout pasteur aura également intérêt à lire attentivement Cry, the Beloved Country d’Alan Paton, et Gilead de Marilynne Robinson. Pourquoi des livres de fiction ? Pour la même raison qui poussait les pasteurs du xviiie siècle à lire, à la fois, la Bible et Shakespeare. Les bonnes fictions vous donnent une connaissance indirecte des gens. Elles étendent votre connaissance des situations humaines au-delà des limites de votre propre environnement social. Je mentionne ces deux romans en particulier parce qu’ils vous permettront d’observer comment la vie chrétienne et le ministère fonctionnent de l’intérieur, au milieu des détails ordinaires de la vie. Dans chaque livre, la vedette est un pasteur. Chacun, en honnête homme, est aux prises avec des pertes, des regrets, des craintes, des colères, des tristesses. Chacun trouve grâce et chacun se montre compatissant.

Bien sûr, je pense que chaque pasteur a intérêt à lire et à écouter les enseignants du renouveau de la relation d’aide biblique, qui a commencé dans les années 1970. Le ministère pastoral ne retrouve jamais simplement la sagesse du passé dans toute sa richesse. Les auteurs actuels traitent des questions et des problèmes que l’Église n’a jamais traités auparavant, ou n’a jamais traités avec autant de précision. Tout ne va pas résister à l’épreuve du temps, du ministère et de l’Écriture. Vous allez contribuer à séparer la paille du blé.

Il en est des chrétiens comme des pasteurs, chacun de nous tire profit de diverses manières des choses que Dieu utilise pour nous rendre plus sages.

Enfin, que votre vie et votre accompagnement expriment la foi que vous prêchez et chantez ! Vous devez impliquer le corps de Christ dans cet appel à l’accompagnement. La croissance et la persévérance dans la foi en Christ ont toujours été, sont et seront toujours un projet communautaire.


  1. Traduit intégralement avec la permission de la Christian Counseling and Educational Foundation (CCEF) par Jean-Philippe Bru. La responsabilité de la traduction repose entièrement sur le traducteur (copyright © Christian Counseling and Educational Foundation, 2015). L’article original a été écrit par David Powlison et est paru dans le Journal of Biblical Counseling (vol. 26, numéro 1, copyright © 2012) sous le titre « The Pastor as Counselor ». Tout le contenu est protégé par copyright et ne doit pas être reproduit sans la permission écrite du CCEF. Pour plus de renseignements sur les cours, conférences, formation à distance et autres services, vous pouvez consulter www.ccef.org.

  2. Sally Fitzgerald, sous dir., The Habit of Being : The Letters of Flannery O’Connor, New York, Farrar, Straus, Giroux, 1979, p. 229.

  3. W.W. Meissner, « The Psychotherapies : Individual, Family, and Group », in The Harvard Guide to Psychiatry, sous dir. Armand Nicholi, Cambridge, Belknap Press of Harvard University Press, 1999, p. 418-419.

  4. Ibid., p. 418.

  5. Sigmund Freud, The Question of Lay Analysis, New York, W.W. Norton, 1969, 1re édition 1926, p. 108.

  6. Les lecteurs qui voudraient creuser davantage apprécieront Armand Nicholi, « The Therapist-Patient Relationship », in The Harvard Guide to Psychiatry, p. 7-22. Voir aussi Peter Kramer, Moments of Engagement, New York, W.W. Norton, 1989, en particulier p. 182-218 ; et l’ouvrage classique de Perry London, The Modes and Morals of Psychotherapy, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1964.

  7. Tous les thérapeutes n’adhèrent pas à la réserve prisée par les psychothérapeutes psychodynamiques. Par exemple, Virginia Satir, Albert Ellis, Marsha Linehan ou Steven Hayes apportent une « présence » dynamique et charismatique dans la relation et expriment librement leurs opinions, émotions, réactions, assertions et témoignage personnel. Dans leur cas, qu’est-ce qui leur donne le droit d’imposer si librement leurs valeurs et perspectives aux autres ? Les psychothérapeutes les plus détachés voient avec raison le danger de charlatanisme inhérent aux psychothérapies les plus intrusives. Mais les conseillers les plus intrusifs voient avec raison que les valeurs sont « induites » dans toute forme de relation d’aide, et qu’une prétention à la neutralité ne fait que masquer ce processus. Seule la foi chrétienne contient un principe permettant aux valeurs d’être ouvertement et constamment induites sans intimidation ni manipulation.

  8. Pour en savoir plus sur le temps qu’un pasteur devrait consacrer à la relation d’aide et le genre de personnes qu’il devrait accompagner, voir « Pastoral Counseling », in David Powlison, Speaking Truth in Love, Greensboro, New Growth Press, 2005, p. 127-132.

  9. Grégoire le Grand, Règle pastorale, Sources chrétiennes n° 381, Cerf, Paris, 1993, I, 1, p. 129.

  10. Ibid., III, 37, p. 525.

  11. Ibid., III, prologue, p. 259 ; III, 36, p. 521.

  12. Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire et Le livre de prières de la Bible, nouvelle édition traduite de l’allemand par Bernard Lauret avec la collaboration de Henry Mottu, Labor et Fides, Genève, 2007, p. 101.

  13. Richard Baxter, The Reformed Pastor, Edinburgh, Banner of Truth, 1974, 1re édition 1656, I, i, 2, p. 61.

  14. Ibid., I, i, 3, 63.

  15. Pour en savoir plus sur la manière dont le rôle du conseiller est conçu dans le ministère chrétien et dans les psychothérapies séculières, voir David Powlison, « Familial Counseling : The Paradigm for Counselor-Counselee Relationships in 1 Thessalonians 5 », The Journal of Biblical Counseling, 25:1, 2007, p. 2-16.

  16. Un conseiller étrange, en raison de convictions religieuses personnelles, pourrait prendre certaines libertés par rapport à la démarche professionnelle. Mais, en règle générale, il n’y a pas de prière.

  17. Freud, The Question of Lay Analysis, New York, W.W. Norton, 1969, 1re édition 1926, p. 98-99.

  18. Thomas C. Oden, Pastoral Counsel, vol. 3, in Classical Pastoral Care, Grand Rapids, Baker, 1987.

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