Jean-Paul REMPP – La Revue réformée https://larevuereformee.net Mon, 18 May 2020 15:00:39 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.8.13 Le Mouvement de Lausanne : actualité et développements https://larevuereformee.net/articlerr/n286/le-mouvement-de-lausanne-actualite-et-developpements Mon, 18 May 2020 16:50:37 +0000 http://larevuereformee.net/?post_type=articlerr&p=1076 Continuer la lecture ]]> Le Mouvement de Lausanne :
actualité et développements1

Jean-Paul Rempp
Pasteur à Lyon, coordinateur du Groupe Lausanne France et directeur régional du Mouvement de Lausanne pour l’Europe


Le Mouvement de Lausanne pour l’évangélisation du monde est né dans la ville du même nom en 1974, lors du premier congrès mondial organisé à l’initiative de l’évangéliste Billy Graham et du théologien John Stott. Je vous propose, en premier lieu, de brosser succinctement l’historique du mouvement en indiquant comment on en est arrivé au rassemblement de 1974, de parler brièvement des trois conférences internationales dites de Lausanne, dont la dernière a eu lieu au Cap en 2010, et de décrire les documents qui en sont issus. Dans un deuxième temps, j’examinerai l’évolution présente du Mouvement de Lausanne et les perspectives qu’il propose aux chrétiens du monde entier. Je le ferai en mettant en évidence certains aspects de l’Engagement du Cap, un texte d’une grande maturité qui devrait stimuler la réflexion et l’action des évangéliques dans le monde. Enfin, j’aimerais mentionner l’actualité et le futur proche de Lausanne.

Introduction

L’importance du Mouvement de Lausanne pour le développement de l’évangélisation dans le monde et du mouvement évangélique est indéniable. Les trois congrès mondiaux ont suscité de nouveaux partenariats et ouvert une voie nouvelle pour l’évangélisation, non seulement dans sa dimension géographique, mais aussi dans le monde des idées et les diverses sphères de la société où les chrétiens sont invités à témoigner et à s’engager.

Le document fondateur, la Déclaration de Lausanne, a forgé l’histoire du mouvement évangélique pour toute la fin du xxe siècle. Vingt ans après sa rédaction en 1974, John Stott, son principal rédacteur, confirmait le rôle déterminant joué par le mouvement au sein du monde évangélique : « Je pense personnellement que seul le Mouvement de Lausanne pouvait rassembler [les évangéliques] dans l’œuvre de la mission. »2

D’Edimbourg 1910 au Cap 2010

Le troisième congrès de Lausanne pour l’évangélisation du monde s’est tenu en 2010 au Cap, d’où l’appellation Cape Town 2010 (CT2010). Le choix de 2010 n’est pas anodin. Il est d’abord marqué par le désir de s’inscrire dans le prolongement de la conférence historique d’Edimbourg de 1910, considérée comme la première conférence missionnaire mondiale moderne. C’est John Mott qui en avait présidé les débats, après avoir jeté les bases en 1895 de la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants et lancé le mot d’ordre : « L’évangélisation du monde dans cette génération par le moyen des étudiants ». On comprend mieux pourquoi Billy Graham fait aussi souvent référence à cette conférence, dans son discours d’ouverture au congrès mondial sur l’évangélisation à Berlin en 1966, mais surtout lors de celui de Lausanne en 1974.

Edimbourg fut un formidable forum qui permit d’étudier huit sujets d’importance majeure, consciencieusement préparés par des enquêtes : la prédication de l’Evangile au monde non chrétien tout entier, l’Eglise dans le champ de la mission, l’éducation et la christianisation de la vie publique, le message missionnaire et les religions non chrétiennes, la formation des missionnaires, la base arrière des missions, les missions et les gouvernements, la coopération et la promotion de l’unité. Comme l’indique Ian Rutter :

La dimension missionnaire est certainement une des marques essentielles et constitutives de l’identité évangélique. C’est en fonction de la mission que le mouvement va progressivement s’organiser au cours du xixe siècle. En 1854, les branches américaine et britannique de la jeune Alliance évangélique organisent une convention à New York afin de promouvoir l’évangélisation du monde ; ce sera le prototype de cent cinquante ans de conférences missionnaires mondiales. D’autres conventions suivirent : Liverpool en 1860, Londres en 1878, et surtout la Conférence œcuménique missionnaire tenue, de nouveau, à New York en 1900 avec ses 2500 délégués et 162 sociétés missionnaires. La conférence d’Edimbourg (1910) s’inscrit et se comprend à l’intérieur de cette tradition ; elle fut organisée dans le même état d’esprit et avec le même optimisme général concernant l’évangélisation du monde, même si, ici et là, des voix critiques commencèrent à se faire entendre, notamment du côté du continent européen3.

Wheaton et Berlin en 1966, ainsi que les trois congrès du Mouvement de Lausanne, se situent dans cette longue tradition de rencontres missionnaires qui ont façonné l’identité évangélique. Billy Graham souligne cette réalité avec force lors de son message d’ouverture à Lausanne :

Au xixe siècle, il y avait peu de désaccords sur « le message » d’évangélisation. S’en tenant à une haute conception des Ecritures, les chrétiens prêchaient l’unique Evangile du Christ à une humanité perdue. Dans une série de conférences pas très différentes de celle-ci, les chrétiens se sont efforcés d’examiner et de réaffirmer la tâche d’évangélisation de l’Eglise. […] New York et Edimbourg étaient des prototypes de ce congrès sur l’évangélisation mondiale. La plupart des délégués à New York et Edimbourg avaient des responsabilités dans l’évangélisation et la mission […] Ce congrès s’intéresse à l’évangélisation mondiale […] Cette conférence s’adresse aux évangéliques. Les participants ont été invités parce qu’ils sont évangéliques et qu’ils se sentent concernés par l’évangélisation et la mission. Nous nous situons fermement ici dans la tradition évangélique de la foi biblique4.

De Lausanne I à Lausanne III

Le Congrès international pour l’évangélisation du monde (CIPEM), qui s’est tenu en juillet 1974 au Palais de Beaulieu à Lausanne, aura l’effet d’un catalyseur sur le mouvement évangélique mondial5. Mais il est lui-même l’aboutissement d’une série de conférences missionnaires organisées par des organismes évangéliques dans l’esprit de la Conférence d’Edimbourg.

Le Congrès sur la mission mondiale de l’Eglise de Wheaton (1966) rassemble « la force missionnaire [alors] majeure en Amérique du Nord »6. Convoqué en réaction contre les tendances théologiques dominantes au sein du Conseil œcuménique des Eglises, le congrès participe au développement d’une identité évangélique positive qui s’exprime dans le document final, la Déclaration de Wheaton. Celle-ci se donne en effet comme objectif explicite de définir le nouveau consensus évangélique7.

Suivant de quelques mois le congrès de Wheaton, le Congrès mondial sur l’évangélisation de Berlin est véritablement international : plus de 1000 participants originaires d’une centaine de pays. Il est convoqué afin de rappeler l’urgence de la tâche de l’évangélisation sous la triple bannière : « Un seul monde, un seul Evangile, un seul devoir »8.

Face à la confusion qui règne alors autour des nouvelles définitions de la mission proposée par le COE, le congrès souhaite revenir à une vision claire de la tâche missionnaire. La définition de l’évangélisation proposée par Billy Graham est significative9 : il s’agit avant tout de conduire chaque homme à une relation personnelle avec Jésus-Christ, la tâche principale de l’Eglise étant de proclamer l’Evangile et d’amener les gens à la conversion.

La compréhension de l’évangélisation présentée à Berlin est effectivement claire. Elle intègre les éléments consensuels du congrès de Wheaton : l’autorité scripturaire, la dimension expiatoire de la mort du Christ, l’importance de la proclamation verbale du message et l’offre d’une nouvelle vie. Les conclusions du congrès témoignent de l’unité de pensée des évangéliques autour du thème central de l’évangélisation, même si certains thèmes comme la compassion sociale sont encore négligés. Malgré ses limites, le congrès de Berlin connaît un réel succès. Son impact spirituel ne sera pleinement ressenti qu’en 1974 avec le congrès de Lausanne. C’est à ce dernier qu’il appartiendra de clarifier certains enjeux et d’approfondir la réflexion théologique.

Comme déjà signalé, c’est à Billy Graham que l’on doit l’initiative du Congrès de Lausanne10. Celui-ci se distingue à plusieurs égards des précédents. De loin le plus ambitieux par le nombre de participants, mais aussi par l’envergure de la tâche qu’il s’est donnée, le congrès débouchera notamment sur la Déclaration de Lausanne, dont les quinze points deviendront des articles de référence dans le développement d’une théologie évangélique de l’évangélisation11. Aussi Douglas Birdsall n’hésite-t-il pas à affirmer que la Déclaration de Lausanne « a été utilisée beaucoup plus largement que tout autre document des temps modernes pour unir les évangéliques sur le fondement et la nature de l’évangélisation mondiale »12. Chris Wright, quant à lui, explique ainsi l’influence de la Déclaration au cours des récentes décennies :

Ce texte permet de comprendre les différents aspects de la mission. Il insiste sur les nécessités parallèles de l’annonce de l’Evangile et de l’action sociale. La Déclaration rappelle la nécessité d’enseigner et de se former à la mission en tenant compte du contexte culturel. Et elle reflète la dimension intégrale de l’enseignement biblique. Elle a permis d’unir les chrétiens évangéliques autour d’un noyau de convictions et de foi communes concernant la mission13.

De plus, comme l’indique Ian Rutter :

Le Congrès de Lausanne, et plus exactement les études qu’il a suscitées, est marqué par une qualité et une profondeur de réflexion supérieures aux congrès précédents. Une certaine maturité se dégage de ces documents, un changement d’attitude exprimé notamment par le ton pénitent de la Déclaration, une appréciation accrue de la complexité et de la diversité des problèmes auxquels l’Eglise est confrontée, et l’apport nouveau des théologiens du tiers monde, notamment latino-américains, en ce qui concerne la responsabilité sociale de l’Eglise. Si l’on y discerne encore toutes les marques de la théologie « évangélique », ce congrès semble moins replié sur lui-même, plus nuancé, plus ouvert au dialogue avec les autres. Le travail du Congrès de Lausanne est, comme le dit Roger Bassham, une contribution offerte à toute l’Eglise. Les nombreux documents qu’il a laissés représentent une mine d’informations et une aide sérieuse à la réflexion sur la mission14.

Dès le départ, le congrès a été conçu comme une réunion de travail dont les réflexions se poursuivraient bien au-delà du temps du rassemblement. C’est dans ce but qu’est créé en 1976 le Comité de Lausanne pour l’évangélisation mondiale (CLEM). Ce faisant, le Mouvement de Lausanne était constitué et l’« esprit de Lausanne » pouvait d’autant mieux se répandre. Douglas Birdsall précise en 2004 :

L’esprit de Lausanne se porte bien ! Depuis trente ans, Dieu se sert du mouvement dit de Lausanne pour fortifier l’Eglise et unir les évangéliques dans le monde entier15.

Ce mouvement de Lausanne fonctionne depuis lors essentiellement sous forme de réseaux à l’échelle mondiale, continentale ou nationale, soutenu par la parution régulière des « documents occasionnels de Lausanne ». Des sous-comités ont aussi été créés. Il s’agit de rassembler les évangéliques par thématique sur toutes les questions relatives à l’évangélisation.

Un exemple très représentatif de réseau mondial est celui du Comité de Lausanne pour l’évangélisation des Juifs (CLEJ), qui a vu le jour à Pattaya (Thaïlande) en 1980. La conviction qui sous-tend la réflexion et l’action du CLEJ est la suivante : « La question de l’évangélisation des Juifs ne peut être séparée de celle de l’évangélisation du monde en général. » (Murdo Macleod, premier président du CLEJ, mars 1987.) La déclaration capitale du Témoignage chrétien auprès du peuple juif de 1980, rédigé lors de la Consultation de Pattaya, a été suivie en 1989 par la Déclaration de Willowbank sur l’Evangile et les Juifs, dont Henri Blocher a été l’un des rédacteurs16. Outre la publication trimestrielle d’un bulletin, le CLEJ organise des consultations internationales tous les quatre ans et régulièrement sur différents continents. La revue MISHKAN, qui veut être un forum théologique sur le témoignage auprès des Juifs, est également publiée avec le concours du CLEJ.

Quinze ans plus tard, en juillet 1989, un second congrès international (2000 délégués et 170 pays représentés) s’est tenu à Manille, aux Philippines17. La déclaration publique qui y a été adoptée, le Manifeste de Manille18, a également eu une influence significative sur le monde évangélique. Nous avions alors présenté le Manifeste en ces termes :

La contribution majeure du deuxième Congrès international pour l’évangélisation du monde aura été précisément d’élaborer ce Manifeste qui correspond au recentrage théologique dont le congrès avait besoin pour lier dans une même gerbe toutes les tendances qui s’y étaient manifestées ; il reflète ainsi fidèlement la théologie que le Mouvement de Lausanne s’est efforcé d’exprimer à Lausanne II. Il manquerait donc quelque chose d’essentiel au congrès si nous n’avions pas ce document, un document livré à l’examen de tous et susceptible d’être analysé en toute rigueur, un document où l’on trouvera la référence la plus objective et la plus explicite à la théologie présente du Mouvement de Lausanne, et qui mérite à ce titre toute notre attention. Présenté dans l’introduction du Manifeste comme « une déclaration publique de convictions, d’intentions et de motivations », il comprend deux parties : une première qui se compose d’une série de 21 affirmations succinctes, une seconde qui développe ces affirmations en 12 sections recommandées aux Eglises, à côté de la Déclaration de Lausanne, pour l’étude et l’action. Ces 12 sections s’ordonnent elles-mêmes en trois parties : l’Evangile tout entier, l’Eglise tout entière et le monde tout entier19.

Quels rapports peut-on établir entre la Déclaration de 1974 et le Manifeste de 1989 ? Je soulignerai simplement que le second insiste tout spécialement sur l’unicité du Christ :

Notre vocation est de proclamer le Christ dans une société de plus en plus pluraliste… les apôtres ont fermement [annoncé] le caractère unique, indispensable et central du Christ. Nous devons faire de même […] Rien ne nous permet donc d’affirmer que le salut peut se trouver en dehors du Christ et sans une reconnaissance explicite, par la foi, de son œuvre […] Il y a un seul Evangile, comme il y a un seul Christ, dont la mort et la résurrection constituent le seul chemin qui conduit au salut. Nous rejetons donc à la fois le relativisme, qui considère toutes les religions et spiritualités comme également valables pour s’approcher de Dieu, et le syncrétisme, qui voudrait mêler la foi au Christ et les autres croyances20.

En dehors de ces deux grands congrès, une trentaine de consultations ont également eu lieu sur des thèmes tels que « Evangile et culture », « évangélisation et responsabilité sociale », « un style de vie simple », « l’Esprit Saint » et « la conversion »21.

Il convient de souligner ici l’importance du Forum 2004 pour l’évangélisation du monde, qui s’est tenu à Pattaya, en Thaïlande22. Son influence est aujourd’hui similaire à celle de la Consultation de Pattaya de 1980 qui avait alors stimulé de façon significative la mise en œuvre des convictions de Lausanne au sein du monde évangélique contemporain, tout en préparant le prochain congrès international23.

Cape Town 2010 est le troisième Congrès international de Lausanne, dit Lausanne III. Préparé par un rassemblement en Malaisie de 500 responsables de 120 pays, CT2010 veut faire droit à la sensibilité du Sud, devenue majoritaire chez les évangéliques24. Depuis Lausanne, mais aussi Manille, le monde a énormément changé et les évolutions politiques, sociales, économiques, scientifiques et religieuses sont significatives :

Nous sommes confrontés à des problèmes d’ordre technologique, bioéthique, terroriste et environnemental qu’on n’aurait pu imaginer, il y a vingt ans. Partout dans le monde, les chrétiens sont confrontés à des situations de plus en plus complexes et à une opposition grandissante. Les mutations de nos sociétés, les phénomènes de globalisation, l’évolution des modes de vie, des technologies, tout cela a des répercussions sur l’annonce de l’Evangile et sur sa réception. Les problématiques peuvent, dans certains cas, différer selon les pays mais certaines touchent le monde entier, telles que les questions posées par les autres religions, les pandémies (VIH/sida), la pauvreté, l’environnement, le besoin de formation des chrétiens, l’urbanisation et bien d’autre sujets encore25.

Pour mieux appréhender les défis et discerner les réponses les plus appropriées, les responsables du comité de Lausanne, profitant de l’essor d’internet, ont lancé un grand débat virtuel intitulé : « Dialogue mondial du Mouvement de Lausanne » (Lausanne Global Conversation), un forum aux dimensions planétaires présenté comme une première jamais réalisée.

Le congrès du Cap

Cape Town 2010, le troisième Congrès international de Lausanne pour l’évangélisation du monde26 (dit Lausanne III), s’est tenu au Cap, en Afrique du Sud, du 16 au 25 octobre 2010, avec pour thème : « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même ». Organisé en partenariat avec l’Alliance évangélique mondiale, il a rassemblé 4200 responsables évangéliques de 198 pays. Le congrès s’est étendu à des centaines de milliers d’autres participants, rassemblés en divers endroits du monde (plus de 650 sites GlobalLink dans 91 pays ou connectés sur internet). Doug Birdsall a affirmé que Le Cap 2010 était « le rassemblement du mouvement évangélique à l’échelle mondiale le plus représentatif de l’histoire »27. La grande déception du congrès a été l’absence des chrétiens chinois. Une délégation de plus de 200 personnes était annoncée, mais elle n’a pas été autorisée par le gouvernement chinois à assister au congrès.

CT 2010 voulait faire droit aux pays émergents ou en voie de développement, et en particulier à l’Eglise africaine, afin de les encourager à prendre leur place dans la mission mondiale du xxie siècle. Il semblerait que cet objectif ait été atteint, comme le relève Robert Hunt :

Le congrès du Cap s’est révélé différent de ses prédécesseurs aussi bien par la parole donnée à un grand nombre de responsables et délégués du tiers monde que par l’organisation même du congrès, qui a invité ces leaders en session plénière et leur a fait de la place dans les sessions dites multiplex[es]28.

Dans une analyse à chaud après la cérémonie de clôture, Daniel Bourdanné a estimé que ce congrès avait constitué une source d’inspiration et d’encouragement sans précédent pour les responsables spirituels africains : « Je crois que Dieu a ouvert les yeux des Africains sur leur mission à l’échelle internationale. »29

L’allocution finale du congrès, prononcée par Lindsay Brown, le directeur international de Lausanne, a fait vibrer les participants en leur rappelant trois principes développés tout au long du congrès : la mission est christocentrique, nous avons besoin d’intégrité et nous sommes appelés à persévérer.

C’est sur la base de cette expérience que les participants français ont créé, à l’unanimité et avec enthousiasme, le 8 décembre 2010 à Paris, le Groupe Lausanne France. La structure française du Mouvement de Lausanne, rattachée en 2007 à l’Alliance évangélique française (AEF), a ainsi été réactivée.

Avant d’examiner certains aspects de l’Engagement du Cap, j’aimerais plus spécialement encore insister sur trois points qui m’apparaissent capitaux en relation avec le congrès lui-même.

Premièrement, l’importance qui a été accordée à l’histoire de l’Eglise. Non seulement les participants ont-ils confessé ensemble le Symbole de Nicée, mais des synthèses historiques leur ont rappelé l’apport de leurs aînés dans la foi. Les évangéliques ne sont pas le produit d’une « génération spontanée », mais ils sont au bénéfice d’un héritage qui s’est enrichi au cours des siècles. Les représentants du Conseil œcuménique des Eglises, du Vatican et de l’Eglise orthodoxe présents au congrès en tant qu’observateurs ne sont certainement pas restés insensibles à cette réflexion. La préface de l’Engagement du Cap affirme l’unité du Corps du Christ et reconnaît « qu’il y a de nombreux disciples du Seigneur Jésus-Christ dans d’autres traditions ».

Deuxièmement, le Congrès du Cap a démontré que l’« esprit de Lausanne » se portait bien. Les fondateurs du mouvement, Billy Graham et John Stott, étaient trop âgés pour faire le déplacement, mais ils n’ont pas manqué d’envoyer leurs vœux aux congressistes. Et malgré les tendances parfois divergentes qui s’étaient exprimées après le Congrès de Manille, le relais a pu être passé avec succès, grâce aux documents fondateurs de Lausanne. La nouvelle équipe coordinatrice du mouvement, le tandem Doug Birdsall-Lindsay Brown, a joué un rôle décisif dans cette transition réussie.

Troisièmement, on pourrait résumer le message véhiculé par le congrès du Cap par l’expression de Daniel Hillion : « Une mission intégrale pour des chrétiens intègres. »30

Quelques mots sur l’Engagement du Cap

L’Engagement du Cap comporte deux parties : une confession de foi et un appel à l’action. Tandis que la confession énonce, dans la tradition évangélique du Mouvement de Lausanne, les convictions bibliques essentielles relatives à l’Evangile qui unissent les évangéliques, l’appel à l’action préconise un certain nombre de pistes pour répondre aux nouveaux défis et aux grandes problématiques auxquels les évangéliques sont confrontés aujourd’hui.

René Padilla est très élogieux à l’égard du texte de l’Engagement du Cap pris dans son intégralité, car il y a trouvé des affirmations contribuant à faire réfléchir le peuple de Dieu sur ce qu’il estime être de véritables défis, défis auxquels il a consacré sa vie au service de l’Evangile. Il estime que la longueur du document, loin d’être un handicap, devrait au contraire permettre à chacun, quel que soit son ministère, d’y trouver matière à interpellation concernant ce qui l’intéresse prioritairement.

Ayant compris quel pouvait être l’intérêt de ce document pour la francophonie, le Groupe Lausanne France, initiateur et porteur de la plus large diffusion possible de l’Engagement du Cap, a été heureux de mettre à la disposition du public francophone une édition française du document31.

J’ai rédigé plusieurs dizaines de pages sur la pertinence de l’Engagement du Cap dans un article paru dans Théologie évangélique32. Pour ce faire, je me suis efforcé de répondre aux questions suivantes : En quoi consiste-t-il ? Comment a-t-il été rédigé ? Quels rapports peut-on établir entre ce document et les deux précédents ? Peut-on trouver des résonnances d’autres textes dans le document du Cap ? Qu’en est-il de la fidélité aux « normes » évangéliques et à l’« esprit de Lausanne » ? Quels nouveaux développements y trouve-t-on ? J’ai, de plus, essayé de dégager les fondamentaux qui sous-tendent l’ensemble du document. J’ai également commenté telle ou telle partie du document lorsque cela m’apparaissait opportun. Bien évidemment, il était hors de question de commenter de façon systématique un document aussi imposant. Je me limiterai ici aux remarques suivantes :

  1. Si la première partie de l’Engagement, la confession de foi, utilise de façon très originale le langage de l’amour, ce qui en fait une confession de foi très irénique, toute empreinte de grâce, la seconde partie est un appel à l’action.
  2. Si cet appel à l’action accorde une grande place au thème général du congrès, à savoir « la réconciliation en Christ », il attire également notre attention sur d’autres défis, comme les phénomènes migratoires, la technologie et la guerre spirituelle.
  • Deux axes surtout me semblent émerger : celui des exigences impliquées par un Evangile intégral, ainsi que celui d’un discipulat conséquent stimulant une meilleure cohérence entre le croire et le faire.
  • La notion de « mission intégrale » évoque la préoccupation de développer une perspective globale biblique éclairant tous les aspects de la pensée, de la vie et de l’action humaines :

    Nous affirmons notre engagement à l’exercice intégral et dynamique de toutes les dimensions de la mission à laquelle Dieu appelle son Eglise33.

    Il s’agit de penser l’articulation entre la proclamation et la démonstration de l’Evangile, mais en dépassant la seule problématique des rapports entre l’évangélisation et l’action sociale. Comme l’a bien observé Daniel Hillion, « c’est toute la vie chrétienne dans le monde qui doit être caractérisée par l’intégration de l’être, du dire et du faire, cette intégration n’étant jamais qu’une autre manière de parler de l’intégrité qui devrait être la marque de tout chrétien »34. Cette « vision du monde biblique et holistique »35 doublée d’une « prise en charge pratique et holistique qui intègre [tous les aspects] […] de notre humanité créée »36, c’est cela l’exercice intégral de la mission.

    S’il fallait approfondir cette notion de « mission intégrale » par le biais de l’Engagement du Cap, il faudrait, à mon avis, examiner :

    • la problématique évangélisation/action sociale ;
    • les différentes dimensions de la mission à laquelle Dieu appelle son Eglise ;
    • l’implication de tous les membres du peuple de Dieu dans la mission de Dieu ;
    • et, enfin, la nécessaire intégrité du disciple pour accomplir la mission.

    Que conclure de l’examen de l’Engagement du Cap ? Ce texte exigeant, mais tout empreint de grâce, invite les évangéliques à un auto-examen et à une nouvelle consécration. Il correspond bien à cette parole claire, ferme et sage dont le monde évangélique a besoin aujourd’hui. Nul doute qu’il fera date et stimulera la réflexion théologique et l’action du mouvement évangélique selon le mot d’ordre du Mouvement de Lausanne : « Appeler l’Eglise tout entière à apporter l’Evangile tout entier au monde tout entier. »

    L’actualité et le futur proche du Mouvement de Lausanne

    Contrairement à l’Alliance évangélique mondiale, qui consiste en une organisation à laquelle des membres adhèrent, Lausanne est un mouvement. Sa structure est donc particulièrement souple : elle comporte un comité directeur dont le président exécutif et le directeur international, après avoir été Doug Birdsall et Lindsay Brown, sont désormais Michael Oh et Las Newman. Ceux-ci travaillent en étroite collaboration avec douze directeurs régionaux et un certain nombre de senior associates, depuis peu appelés catalysts, spécialisés dans différents domaines relatifs à l’évangélisation, tels que les populations dispersées, la liberté religieuse, le ministère auprès des enfants, les partenariats, la proclamation de l’Evangile par des évangélistes, le ministère auprès des femmes, et ainsi de suite. L’ensemble de ces personnes se retrouve annuellement. Une rencontre plus large, le Lausanne Global Leadership Forum, a lieu tous les deux ans.

    A la suite de la conférence du Cap, il y a eu une large diffusion à l’échelle mondiale de l’Engagement du Cap, déjà traduit en plus de quarante langues. Divers guides d’étude et autres matériels appropriés pour optimiser l’étude du document ont été ou sont en train d’être élaborés.

    La conférence du Cap a répertorié un certain nombre de défis actuels à l’évangélisation du monde. Et, depuis lors, le Mouvement de Lausanne organise chaque année plusieurs conférences régionales ou internationales pour approfondir certaines de ces thématiques. Mentionnons par exemple celle sur l’Evangile et l’écologie, qui s’est tenue en 2012 en Jamaïque, celle sur l’Evangile et l’islam, qui s’est tenue en 2013 au Kenya, celle sur l’Evangile, la théologie de la prospérité et la pauvreté, qui s’est tenue la même année en Amérique latine.

    En tant que directeur du Mouvement de Lausanne pour l’Europe (46 pays, dont la Turquie), il m’incombe de trouver les meilleurs orateurs et les meilleurs participants européens en fonction de la thématique de chacune de ces conférences. A noter que l’Europe est une région particulièrement diversifiée que l’on peut subdiviser en trois sous-régions : les pays nordiques, avec un arrière-plan généralement protestant, les pays d’Europe centrale et de l’Est, avec un arrière-plan plutôt orthodoxe, et les pays de l’Europe du Sud, avec un arrière-plan catholique, la Grèce et la Turquie faisant exception. Les pays nordiques ayant une forte influence lors des conférences évangéliques internationales37, j’essaie de compenser quelque peu en donnant la priorité autant que possible aux orateurs et participants venant des pays européens où les évangéliques sont minoritaires.

    En guise de conclusion

    J’aimerais pour terminer mentionner trois conférences de Lausanne dans lesquelles je me suis particulièrement investi ces derniers mois, car elles me semblaient particulièrement porteuses pour l’Europe :

    • J’ai travaillé à l’organisation du Europe Eurasia Workplace Forum 2016, qui s’est tenu à Budapest, en Hongrie, sur le thème : « Strategizing for the Church of Jesus-Christ, Taking the Kingdom of God into Every Workplace ». La délégation française était la plus importante. Ce forum, organisé conjointement par le Mouvement de Lausanne et l’Alliance évangélique mondiale, a été préparatoire à la rencontre internationale de mai 2018 à Manille, aux Philippines. L’idée sous-jacente, très présente dans l’Engagement du Cap, est que pour évangéliser le monde, on a besoin non seulement de ministères spécialisés tels les pasteurs et les évangélistes, mais que chaque chrétien soit réellement témoin dans la sphère professionnelle où Dieu le place.
    • Il y a aussi eu le Younger Leaders Gathering (YLG), qui a eu lieu du 3 au 10 août 2016 à Jakarta, en Indonésie. Trois années ont été nécessaires pour préparer cette rencontre, qui a rassemblé plus de 1000 jeunes responsables du monde entier dans le cadre de Lausanne. La France y était représentée par une douzaine de jeunes. Ce genre de rencontres n’a lieu que tous les dix ans.
    • Il y a aussi la conférence organisée par le Movement Day Global Cities (MDGC), en partenariat avec le Mouvement de Lausanne, qui s’est tenue du 22 au 27 octobre 2016 à New York. Cette conférence, consacrée à l’évangélisation des grandes villes (bientôt 80 % de la population mondiale habitera les villes) a réuni 3000 responsables évangéliques du monde entier, parmi lesquels près de 300 Européens (sans tenir compte de la Grande-Bretagne, qui est un cas à part !), dont une trentaine de Français. J’ai rarement vu un tel enthousiasme pour une conférence, preuve que la thématique des villes est d’actualité.

    Pour permettre que « l’Eglise tout entière apporte l’Evangile tout entier au monde tout entier », le Mouvement de Lausanne s’est fixé les quatre objectifs suivants :

    • l’Evangile à la portée de chacun ;
    • une Eglise évangélique accessible à tous les peuples ;
    • des leaders à l’image du Christ dans chaque Eglise ;
    • un impact pour le Royaume dans chaque sphère de notre société.

    De multiples ressources sont de plus en plus disponibles sur internet ou sous forme de publications. Lausanne est conscient de l’importance d’informer par le moyen d’internet, surtout dans le monde occidental, et veille à avoir un site web de grande qualité (www.lausanne.org). La librairie de Lausanne propose des ouvrages constituant l’aboutissement des réflexions des diverses consultations internationales.


    1.  Ce qui suit reprend en partie un article de l’auteur publié dans Théologie évangélique, « Le Mouvement de Lausanne après Le Cap. Evolution et perspectives », 11/3, 2012, p. 125-202.↩

    2.  John Stott, conversation avec Tom Houston, “The Lausanne Covenant 20 years”, World Evangelization, n° 69, décembre 1994-janvier 1995, p. 6 (notre traduction).↩

    3.  Ian Rutter, « Une analyse des fondements théologiques des déclarations récentes du Conseil œcuménique des Eglises, de l’Eglise catholique romaine et du mouvement évangélique à propos de la mission et de l’évangélisation », thèse de doctorat soutenue à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, 2004, p. 139.↩

    4.  Billy Graham, “Why Lausanne”, in I.D. Douglas, sous dir., Let the Earth Hear His Voice, International Congress on World Evangelization, Lausanne, Switzerland. Official Reference Volume : paper and responses, Minneapolis, World Wide Publications, 1975, p. 26-27 (notre traduction).↩

    5.  Les chiffres concernant le nombre de participants varient. Les documents les plus récents mentionnent le chiffre de 2700, les plus anciens celui de 4000, plusieurs documents ne donnent aucun chiffre. Le chiffre de 150 pays représentés, lui, ne varie pas.↩

    6.  Harold Lindsell, The Church’s Worldwide Mission, Waco, Texas, Word, 1966, p. 3. Arthur Glasser regrettera qu’il y ait si peu de délégués venus de « Grande-Bretagne et d’Europe » (six au total, dont Jacques Blocher, seul représentant français au congrès). Pour la version française, voir La mission de l’Eglise dans le monde, Vevey, Suisse, Groupes Missionnaires, 1968.↩

    7.  Pour en savoir plus sur le congrès de Wheaton, voir Ian Rutter, op. cit., p. 139-149.↩

    8.  On trouve un résumé en français des études les plus importantes présentées lors de ce congrès dans Un seul monde, un seul Evangile, un seul devoir, Genève, Labor et Fides, 1967.↩

    9.  Le congrès lui-même doit son existence en grande partie à la vision de l’évangéliste. Son organisation, la Billy Graham Evangelistic Association, a contribué au financement de l’événement. Officiellement, le congrès fut parrainé par le journal Christianity Today.↩

    10.  Voir le numéro spécial « Congrès de Lausanne » d’Ichthus, n° 45, août-septembre 1974, avec les contributions de Pierre Courthial, Henri Blocher, Marie de Védrines, Paul Arnéra, Alain Burnand et Maurice Gardiol.↩

    11.  Pour un commentaire détaillé de la Déclaration par son principal rédacteur, voir John Stott, The Lausanne Covenant : An Exposition and Commentary, Minneapolis, World Wide Publications, 1975. Le terme anglais covenant exprime l’idée d’engagement et de participation plutôt que de simple consentement passif.↩

    12.  S. Douglas Birdsall, « Une perspective sur l’avenir du Mouvement de Lausanne », Le Mouvement de Lausanne – Une vision renouvelée pour le xxie siècle, brochure rédigée à la suite du Forum 2004 de Pattaya, p. 1.↩

    13.  Chris Wright, « Aimer Dieu, servir le monde », Christianisme aujourd’hui, n° 9, octobre 2010, p. 15.↩

    14.  Ian Rutter, op. cit., p. 156.↩

    15.  S. Douglas Birdsall, art. cit., p. 1.↩

    16.  La version française du texte est disponible dans Fac-Réflexion, n° 13, juillet 1989, p. 4-15, ainsi que dans l’annexe 4 de notre Israël, peuple, foi et terre, Charols, Excelsis, 2010, p. 135-149. Ce remarquable travail théologique a trouvé un écho dans un paragraphe entier de la section 3 du Manifeste de Manille : « Certains prétendent que l’alliance de Dieu avec Abraham dispense les membres du peuple juif de reconnaître Jésus comme leur Messie. Nous affirmons que les Juifs ont autant besoin de Jésus que quiconque. Ce serait une forme d’antisémitisme et un manque de loyauté à l’égard du Christ de nous écarter du modèle néotestamentaire selon lequel l’Evangile s’adresse aux Juifs d’abord. »↩

    17.  Les participants français au Congrès de Manille étaient Sylvie Barbu, Claude Baty, André Courtial, Marie de Védrines, Anne-Marie et Françis Husson, Christian Leflaec, Philippe Malidor, Jean-Paul Rempp, Albert Solanas, Cathy Straub et Pierre Yérémian. On trouvera certains de leurs témoignages d’après-congrès sous la rubrique « Lausanne II à Manille » dans IDEA, bulletin mensuel d’information de l’Alliance évangélique française, n° 8, septembre 1989, p. 5-9.↩

    18.  Pour un commentaire sur le Manifeste de Manille, voir nos deux articles : « Le Manifeste de Manille, une évaluation (1re partie) », Servir en L’attendant, n° 1, janvier-février 1990, p. 19-25, et « Le Manifeste de Manille, une évaluation (2e partie) », Servir en L’attendant, n° 3, mai-juin 1990, p. 10-17.↩

    19.  Jean-Paul Rempp, art. cit., p. 20-21.↩

    20.  « Le caractère unique de Jésus-Christ », p. 13-14.↩

    21.  Un certain nombre de ces documents ont été regroupés dans John Stott, sous dir., Making Christ Known, Historical Mission Documents from the Lausanne Movement 1974-1989, Cumbria, Grande-Bretagne, Paternoster, 1996.↩

    22.  Sur le Forum 2004, voir S. Douglas Birdsall, op. cit., ainsi que notre Rapport sur le Forum 2004 de Pattaya paru dans le n° 1 d’IDEA, janvier 2005.↩

    23.  Les documents de la Consultation de Pattaya de 1980 sont rassemblés dans le volume J.F. Robinson (ed.) How Shall They Hear ?, Consultation on World Evangelization, Official Reference Volume, Thailand Reports, Wheaton, USA, Lausanne Committee for World Evangelization, 1980. Une version plus succincte est parue en français sous le titre : Evangéliser… comment ? Exemples divers de stratégies, Rapport de la consultation tenue à Pattaya, en Thaïlande, du 16 au 27 juin 1980, Paris, CLEM, distribué par l’Alliance évangélique française, 1983.↩

    24.  Depuis le premier Congrès de Lausanne en 1974, le centre de gravité du christianisme s’est déplacé : les cinq pays comptant le plus grand nombre de chrétiens sont désormais la Chine, l’Inde, le Brésil, le Niger et les Etats-Unis.↩

    25.  « CT2010, Troisième congrès mondial d’évangélisation », IDEA, n° 3, mars-avril 2010, p. 1-2.↩

    26.  Ce type de congrès est connu en langue française sous le sigle CIPEM.↩

    27.  René Padilla, “The Future of the Lausanne Movement”, International Bulletin of Missionary Research, Overseas Ministries Study Center (OMSC), vol. 35, n° 2, avril 2011, p. 86.↩

    28.  Robert A. Hunt, “The History of the Lausanne Movement, 1974-2010”, International Bulletin of Missionary Research, Overseas Ministries Study Center (OMSC), vol. 35, n° 2, avril 2011, p. 81, traduit de l’anglais par Edith Bernard.↩

    29.  In Christian Willi, « Un congrès utile pour le continent africain ? », Christianisme aujourd’hui, décembre 2010, n° 11, p. 9.↩

    30.  Voir Daniel Hillion, « Lausanne III : une mission intégrale pour des chrétiens intègres », IDEA, n° 10, décembre 2010, p. 10.↩

    31.  L’Engagement du Cap. Une confession de foi et un appel à l’action, BLF, Marpent, 2011.↩

    32.  Théologie évangélique, « Le Mouvement de Lausanne après Le Cap. Evolution et perspectives », 11/3, 2012, p. 125-202.↩

    33.  L’Engagement du Cap, I, 10.↩

    34.  Daniel Hillion, « Lausanne III : une mission intégrale pour des chrétiens intègres », p. 10.↩

    35.  L’Engagement du Cap, II, i, 4, C.↩

    36.  II, i, 6, D.↩

    37.  Ils s’imposent aussi bien par le nombre de croyants évangéliques que par leur puissance financière.↩

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    Calvin, la conversion et les évangéliques https://larevuereformee.net/articlerr/n255/calvin-la-conversion-et-les-evangeliques Wed, 07 Sep 2011 18:28:53 +0000 http://larevuereformee.net/?post_type=articlerr&p=760 Continuer la lecture ]]> Calvin, la conversion et les évangéliques

    Jean-Paul REMPP*

    Introduction 

    Pour l’historien britannique David Bebbington, l’accent sur la conversion (changement de vie sous l’effet de la foi chrétienne) et le militantisme (témoignage tourné vers l’extérieur de la communauté chrétienne) constituent deux des quatre critères décrivant l’identité particulière de l’évangélisme actuel. Sébastien Fath souligne, pour sa part, la spécificité de la « tradition conversionniste évangélique », et l’équivalence entre « évangélisme » et « protestantisme de conversion[1]. »

    Nulle surprise pour les évangéliques, français y compris, qu’ils soient évangéliques « de souche » ou de la première génération, habités qu’ils sont par la conviction qu’il n’y a de salut qu’en Jésus-Christ seul. Le Manifeste de Manille[2] l’affirme clairement :

    « Notre vocation est de proclamer le Christ dans une société de plus en plus pluraliste… les apôtres ont fermement [annoncé] le caractère unique, indispensable et central du Christ. Nous devons faire de même… Rien ne nous permet donc d’affirmer que le salut peut se trouver en dehors du Christ et sans une reconnaissance explicite, par la foi, de son œuvre… Il y a un seul Evangile, comme il y a un seul Christ, dont la mort et la résurrection constituent le seul chemin qui conduit au salut. Nous rejetons donc à la fois le relativisme, qui considère toutes les religions et spiritualités comme également valables pour s’approcher de Dieu, et le syncrétisme qui voudrait mêler la foi au Christ et les autres croyances[3]. »

    Leur « refus de tout universalisme de salut[4] » et leur conviction que la Bonne Nouvelle de l’Evangile doit être communiquée à tous les hommes, conformément à l’ordre du Christ en Matthieu 28, expliquent leur engagement dans l’évangélisation et la Mission. Significativement, l’évangélisation, c’est-à-dire la diffusion de la « Bonne Nouvelle », est en principe non négociable pour les protestants qui revendiquent l’identité « évangélique ». Avec la Déclaration de Lausanne[5], ils proclament que « dans sa mission de service sacerdotal, l’Eglise doit accorder la priorité à l’évangélisation[6]. »

    I. Quels rapports entre le zèle évangélisateur des évangéliques aujourd’hui et Calvin ?

    Contrairement aux idées reçues, l’élection ne tient pas la première place dans la pensée de Calvin. « soli deo gloria ! » : c’est comme un souverain absolu, mais généreux, faisant rayonner sa gloire que Calvin voit Dieu. Calvin donne tout à Dieu (typique à cet égard l’emblème du Réformateur : la main qui offre son cœur à Dieu !) parce que la fin de l’homme est de participer à la vie de Dieu : « Dieu est tenu pour roi (écrit-il dans l’Institution de la religion chrétienne (III. XX. 42), quand les hommes renonçant à eux-mêmes et méprisant le monde et cette vie terrestre, s’adonnent à la justice de Dieu pour aspirer à la vie céleste… Car la condition du royaume de Dieu est telle qu’en nous voyant assujettis à sa justice, il nous fasse participants de sa gloire. »

    Le but de notre vie, c’est la gloire de Dieu, et la sanctification, c’est tendre vers ce but ! Significatif à cet égard, cet autre texte de l’Institution : « Nous ne sommes point nôtres… Au contraire, nous sommes au Seigneur : que toutes les parties de notre vie soient référées à lui, comme à leur fin unique… Que nous ne cherchions point les choses qui nous agréent, mais celles qui sont plaisantes à Dieu, et appartiennent à exalter sa gloire » (III. VII. 1- 2). Jacques Blandenier commente avec perspicacité :

    « Notre vie, notre pensée, nos échelles de valeur et nos décisions doivent être réorientées en fonction de la gloire de Dieu. Car Dieu n’est pas là pour nous, mais nous sommes là pour lui ! Révolution copernicienne, a-t-on pu dire à ce propos. Comme l’astronome a démontré que ce n’est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais la terre autour du soleil, de même Calvin nous invite à un décentrement : je ne suis pas le centre du monde ! Il faut que nous devenions théocentriques, et non plus anthropocentriques… voire égocentriques ! Et cela aussi bien dans nos raisonnements et notre piété que dans notre comportement quotidien[7]. »

    Or, s’il y a un thème qui magnifie la grandeur souveraine de Dieu, c’est bien celui de l’élection. Il est intéressant de noter que Calvin l’aborde dans le livre III de l’Institution, celui qui est consacré à la doctrine du salut. C’est bien, en effet, en raison de sa doctrine de Dieu (théologie) et de sa doctrine du salut (sotériologie) que Calvin réaffirme la doctrine biblique de l’élection qui, bien comprise, nous aide à mieux saisir l’immensité de la grâce manifestée en Jésus-Christ. On ne trouve chez le Réformateur ni théorie métaphysique fumeuse, ni exposé philosophique à ce propos, mais un rappel scripturaire (à partir de textes tel Ep 1.4-6) que l’élection est attestation de la grâce souveraine de Dieu : « Quel est le résultat de l’élection si ce n’est qu’étant adoptés comme ses enfants nous obtenions, par sa grâce et son amour, le salut et la vie éternelle ? On peut s’énerver, discuter ou critiquer, mais le but de notre élection n’est rien de plus. »

    On n’insistera jamais assez, avec l’Ecriture et à la suite de Calvin, sur le fait que l’élection dont le Père a élu les croyants en Christ est une élection d’amour accompli « selon le dessein bienveillant de sa volonté. » On comprend ainsi le commentaire avisé du Réformateur à propos d’Ephésiens 1.4-6 : « …il n’y a point de doctrine qui soit plus utile, pourvu qu’on en traite dûment et sobrement, à savoir comme St. Paul en traite ici, Quand en cette élection, il nous propose à considérer la bonté infinie de Dieu, et nous incite à lui rendre grâces[8]. » Le mystère de l’élection est bien un mystère « lumineux », c’est-à-dire une vérité biblique révélée, parfaitement raisonnable mais dépassant notre entendement, qui, reçue humblement par une intelligence respectueuse de l’Ecriture, ne peut que dynamiser notre louange et fortifier notre foi et notre service.

    Il est remarquable, chez Calvin, que l’accent mis sur la souveraineté divine n’empêche pas un rappel incessant de la responsabilité humaine. Sa vision de la gloire de Dieu n’est pas, en effet, écrasante, mais libératrice. Pour Calvin, l’élection divine ne tue pas la liberté, mais la rend enfin possible ! Comme le signale judicieusement Henri Blocher, « Calvin met [en effet] toute son énergie à ‘gérer’ la tension correspondante… Comme nous bougeons le bras grâce aux ‘muscles antagonistes’, je propose ‘vérités antagonistes’, auxquelles Calvin veut faire droit… [En cela] il est pour nous aussi ‘voie par excellence’[9]. »

    II. Quelques conséquences pratiques de la doctrine retrouvée de l’élection dans le domaine de l’évangélisation 

    A. Un nouvel amour et une nouvelle assurance 

    Si « Dieu nous a élus [en Christ] avant la fondation du monde » (Ep 1.4) et si « le salut est le don de Dieu » (Ep 2.8), la raison de l’élection se trouve en Dieu, et en lui seul. A lui soit donc toute la gloire ! C’est ce que nous reconnaissons spontanément lorsque nous le remercions de nous avoir fait venir à lui et de nous avoir convertis.

    Lorsque nous lui disons notre gratitude et notre reconnaissance pour l’amour qu’il nous a manifesté en Jésus-Christ, nous reconnaissons, par là même, notre incapacité totale à venir à Dieu par notre propre volonté et nos propres forces. Calvin écrit d’ailleurs à ce propos : « Si nous sommes élus ‘en Christ’, il s’ensuit donc que c’est hors de nous[10]. »

    Nous ne sommes pas meilleurs que les autres. Aussi Spurgeon a-t-il pu relever à juste titre : « La chose étonnante, ne consiste pas en ce que tout le monde ne soit pas sauvé, mais en ce qu’il y ait des hommes qui le soient[11]. Loin de conduire à l’orgueil, la doctrine de l’élection place le croyant dans une position de vraie humilité : « Je ne sais pas pour quelle raison Dieu m’a sauvé, moi pauvre pécheur. Mais il l’a fait, et c’est pourquoi je l’aime en retour ! » N’est-ce pas exactement cela que l’on avait l’habitude de chanter lors des campagnes d’évangélisation avec l’évangéliste Billy Graham : « Tel que je suis, sans rien à moi, sinon ton sang versé pour moi et ta voix qui m’appelle à toi, tel que je suis, je viens à toi, Agneau de Dieu, je viens, je viens ! »…

    Si l’élection suscite en nous un nouvel amour, elle suscite aussi en nous une nouvelle assurance. Comme l’indique fort justement Paul Wells, « pour Calvin, cette doctrine n’est autre qu’une immense consolation pour celui qui est en Jésus-Christ, car il n’a pas à douter de son élection[12]. » En réalité, la doctrine de l’élection est seule capable de nous donner une ferme assurance et la sérénité nécessaire face aux assauts du Diable et aux périls de la vie.

    C’est sous l’angle pastoral que Calvin aborde cette question : qui tient en main ma destinée sur terre et pour l’éternité ? Serait-ce moi ? Dans ce cas, tout deviendrait aléatoire ! Est-ce au contraire le Dieu infiniment juste et sage, le Dieu qui ne change pas ses desseins ? Alors je peux être en paix, quoi qu’il arrive ! Blandenier surenchérit à ce propos : « Celui qui se sait élu comprend que Dieu a un projet pour sa vie, une mission qu’il lui confie. Notre vie a un sens, parce qu’elle fait partie du projet de Dieu. A Calvin et à ses disciples, la doctrine de [l’élection] donne une assurance, et une paix dans l’épreuve et la persécution, comme l’histoire tragique mais impressionnante des huguenots l’a démontré. Les persécutés de la révocation de l’édit de Nantes osent ne pas céder au roi de France, car leur vie est dans les mains du Roi des rois[13].

    Combien nous avons aujourd’hui besoin de cette conviction intime, ce « témoignage intérieur de l’Esprit » qui nous atteste que, puisque « tout est accompli » en Christ et le salut entièrement sien, nous pouvons désormais être en paix avec Dieu, pour toujours. Dans un monde évangélique de plus en plus influencé par l’émotionnel[14], l’expérience, voire le sensationnel, de telles convictions vraiment enracinées dans l’Ecriture sont indispensables pour apaiser et affermir ceux que nous voyons venir au Seigneur.

    B. Une nouvelle conception du discipulat 

    Pour Calvin, « Christ ne justifie personne qu’il ne sanctifie en même temps » (IC III. XVI. 1). En d’autres termes, justification et sanctification sont indissociables. La vérité de la justification par la foi seule s’accompagne de la sanctification qui est même développée en premier par le Réformateur[15]. Nous aurions donc bien tort de sous-estimer l’accent mis par Calvin sur le rôle du Saint-Esprit dans la sanctification du croyant[16]. Paul Wells précise : « …en Christ, il n’y a pas de justifiés qui ne soient pas sanctifiés… Cela préserve de la ‘grâce à bon marché’ et de la conversion comme expérience sans réel changement de vie. Un chrétien calviniste n’a pas une spiritualité désincarnée, mais il se soucie de mener une vie de converti[17]. »

    On touche ici du doigt à un problème fondamental dans l’évangélisation contemporaine. Nous aimerions certes, et à juste titre, que ceux qui reçoivent Christ le reçoivent comme leur « Sauveur et Seigneur » personnel. Mais combien de ceux qui le reçoivent comme Sauveur acceptent-ils qu’il devienne réellement, concrètement, et de plus en plus, le Seigneur de leurs vies ? Beaucoup ne se comportent-ils pas comme s’il était possible de dissocier justification et sanctification, comme si l’on pouvait bénéficier des « avantages » de la vie chrétienne sans avoir à en « payer le prix », comme si l’on pouvait vivre la vie chrétienne en consommateur sans avoir à approfondir sa vie de consécration à Dieu ? Ont-ils compris que s’ils se sont « convertis, c’est pour servir le Dieu vivant et vrai » (1 Th 1.9) ?

    Pour l’apôtre Paul, la preuve de l’élection et de la conversion des Thessaloniciens, était leurs vies radicalement transformées par l’Evangile (cf. 1 Th 1, 4-6). C’est cette perspective que choisit le réformateur genevois. Pour lui, le salut est une réalité qui doit se développer ici et maintenant, et se manifester en particulier par une profonde transformation de la personnalité du croyant. L’Evangile est une puissance transformatrice ; aussi Calvin rappelle-t-il fréquemment : « La Parole de Dieu n’est pas pour nous apprendre à babiller, pour nous rendre éloquents et subtils, mais pour réformer nos vies. » Sa définition de la conversion est éloquente : « La conversion est un changement non pas seulement aux œuvres externes, mais aussi en l’âme, une rénovation du cœur. Le renouvellement de vie se fait quand l’Esprit de Dieu, ayant transformé nos âmes en sa sainteté, les dirige tellement à nouvelles pensées et affections qu’on puisse dire qu’elles sont autres qu’elles n’étaient auparavant. » (IC III. III. 6, 8). En d’autres termes, la « nouvelle naissance » oui, mais pour vivre une vie nouvelle à la gloire de Dieu. N’est-ce pas de cette façon que devraient se distinguer les authentiques disciples du Christ ?

    Mais Calvin ne s’est pas contenté de prêcher la sanctification et la seigneurie du Christ dans la vie des croyants. Cet enseignement, il l’a aussi pratiqué, non sans résistances ni douleurs. Son témoignage est significatif à cet égard : « Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea mon cœur à docilité. » Pour lui, conversion et obéissance à Dieu vont de paire.

    En tout cas, la conversion à Dieu proposée par Calvin est bien la conversion « évangélique » avec repentance et œuvres de repentance, impliquant une vraie transformation de vie, avec une insistance certaine sur la nécessaire vie d’union avec le Christ. Et si cette préservation de l’union quotidienne, permanente avec le Christ était la solution à une authentique vie de disciple aujourd’hui ?

    C. Une nouvelle urgence 

    Pour Calvin, l’homme souffre, depuis le péché d’Adam, d’« une corruption et perversité héréditaire de notre nature, qui, étant épandue sur toutes les parties de l’âme, nous fait coupables premièrement de l’ire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres que l’Ecriture appelle ‘œuvres de la chair’ » (IC II. I. 8). Cette corruption touche l’intelligence comme la volonté de telle sorte que la nature humaine est « fertile en mal » et mérite donc sa condamnation. Cette anthropologie pessimiste, inspirée de Saint Augustin, permet de mettre davantage en valeur la régénération des élus et la gloire de Dieu.

    La théologie naturelle n’est, en effet, plus possible depuis le péché d’Adam : désormais, seul Dieu peut se faire connaître et c’est pourquoi il envoie l’Evangile aux hommes. C’est, en effet, par l’Ecriture, qui vient de Dieu, que sont révélées la connaissance du Dieu créateur, mais aussi la « connaissance spéciale » du Dieu sauveur en Jésus-Christ. Mais pour bénéficier du salut en Jésus-Christ, il faut entrer en communion avec le Christ pour qu’il habite l’homme par l’opération secrète du Saint-Esprit. Cela se fait par une véritable conversion du cœur, faite de repentance sincère et d’une foi personnelle, qui est « une ferme et certaine connaissance de la bonne volonté de Dieu envers nous : laquelle, étant fondée sur la promesse gratuite donnée en Jésus-Christ, est révélée à notre entendement et scellée en notre cœur par le Saint-Esprit » (IC III. II. 7). On comprend donc qu’aux yeux du Réformateur, la justification par la foi soit « le principal article de la religion chrétienne » (IC III. XI. 1).

    La foi en l’élection et en la souveraineté de Dieu ne change donc rien à la nécessité pour l’homme pécheur de répondre à l’invitation de l’Evangile et de venir à Christ pour expérimenter sa miséricorde. Mais comment un homme corrompu par le péché pourrait-il comprendre la nécessité de la conversion et à plus forte raison la vouloir ? La réponse se trouve dans cette merveilleuse prière qu’Ephraïm adresse à l’Eternel : « Fais-moi revenir et je reviendrai » (Jr 31.18). Aussi, lorsque nous présentons l’Evangile, n’oublions-nous pas d’exhorter notre interlocuteur à demander au Seigneur de faire en lui, par son Esprit, ce qu’il est incapable de faire par ses propres forces. C’est, en effet, en suscitant la vie en l’homme mort à cause de ses péchés, que le Saint-Esprit accomplit le miracle de la grâce.

    La foi en l’élection et en la souveraineté de Dieu ne change rien non plus à la nécessité d’évangéliser. C’est, en effet, généralement par la prédication de l’Evangile que Dieu a choisi de sauver les pécheurs (cf. Rm 10.12-17). Nous devons être au service du Dieu qui parle. Calvin lui-même a expérimenté cette puissance transformatrice de la Parole de Dieu (cf. Rm 1.16), lui qui s’est converti à son contact. En évangélisant, nous entrons donc dans le plan de Dieu. Ainsi, c’est en réponse à l’Evangile annoncé par les membres du peuple de Dieu, tous appelés à être témoins, que les élus viendront au salut que Dieu leur a préparé.

    Prenons donc conscience que Dieu a probablement préparé des personnes dont – comme Lydie en Actes 16.14 – il « ouvrira le cœur » pour qu’elles s’attachent à ce que nous leur dirons. Le même Esprit qui nous guidera vers ces personnes, qui se révéleront être des élus lorsqu’elles se convertiront, travaillera également en elles et les rendra capables de comprendre et de croire au moment décisif.

    Croyons aussi que Dieu veut nous « ouvrir des portes » en sachant saisir toutes les occasions qui se présenteront. Il semble que, pour Calvin, l’idée de la « porte ouverte » correspondait à un concept fondamental. Andrew Buckler cite cette constatation de Calvin à propos de 1 Corinthiens 16.9 : « [Paul] use d’une similitude assez commune, quand il met ‘porte’ pour ‘occasion’. Car le Seigneur lui faisait ouverture à avancer le cours de l’Evangile. Il appelle cette porte ‘grande’, pour autant qu’il pouvait gagner beaucoup de gens. Il l’appelle ‘efficace’, parce que Dieu faisait prospérer son labeur, et rendait sa doctrine efficace par la vertu de son saint Esprit[18]. »

    En commentant 2 Corinthiens 2.12, Calvin applique le principe précédemment mentionné : « …quand quelque moyen d’édifier apparaît, estimons que la porte nous est ouverte par la main de Dieu pour introduire Christ là… [19]. » Dans une lettre à Pierre Martyr, le Réformateur pousse même l’image à sa limite : « Si ce n’est pas encore le plaisir de Dieu de nous ouvrir une porte, c’est notre devoir de nous glisser par les fenêtres, ou de nous pousser par les moindres trous qui nous donnent entrée, plutôt que de laisser échapper l’occasion[20]. »

    S’il nous arrive d’éprouver un sentiment de découragement face à l’immense tâche à accomplir ou face aux difficultés du terrain, comme c’est fréquemment le cas en France, rappelons-nous que Dieu ne nous demande pas de « sauver » notre pays. Ce qu’il nous demande, et c’est cela l’urgence ultime, c’est de prêcher fidèlement l’Evangile en utilisant toutes les occasions qui se présentent. Dieu se chargera lui-même de sauver ceux qu’il a élus depuis toujours. Peut-être ce genre de pensées nous permettront-elles d’échapper à certaines frustrations, voire au désespoir, et même de devenir de meilleurs instruments entre ses mains !

    Lorsque nous annonçons l’Evangile à des incroyants – car Dieu commande à tous les hommes de se repentir et de croire – soyons donc pleinement convaincus de l’importance de notre ministère aux yeux de Dieu, à la fois pour le temps présent et pour l’éternité (cf. 2 Co 5.19-20). Lors d’un atelier sur le thème du message de l’évangéliste – à l’occasion de la Consultation nationale sur l’évangélisation à Lyon en mars 2005 – je me souviens avec quelle ardeur l’évangéliste Ulrich Parzany a exprimé sa conviction à ce propos. C’est avec l’autorité du Seigneur qu’il prêche l’Evangile en invitant ses auditeurs à se tourner vers le Christ. Il est, en effet, profondément convaincu de la puissance de l’Evangile et de sa capacité à ressusciter les morts spirituels parmi ses auditeurs…

    D. De nouvelles possibilités 

    Le Manifeste de Manille proclame (p. 18) :

    L’Ecriture déclare que Dieu lui-même est l’Evangéliste par excellence. Car l’Esprit de Dieu est l’Esprit de vérité, d’amour, de sainteté et de puissance ; sans lui, l’évangélisation est impossible. C’est lui qui consacre le prédicateur, confirme la parole, prédispose l’auditeur, convainc le pécheur, illumine l’aveugle, rappelle les morts à la vie ; il nous donne de nous repentir et de croire, nous agrège au corps du Christ, nous atteste que nous sommes enfants de Dieu, nous conduit à ressembler au Christ dans l’être et le faire, et nous envoie à notre tour comme témoins du Christ.

    Dans son autobiographie Tel que je suis[21], Billy Graham écrit à la fin de son chapitre sur sa grande campagne à New York :

    « Je suis toujours profondément conscient de ma totale incapacité et que seul le Saint-Esprit peut pénétrer les esprits et les cœurs de ceux qui sont sans Christ. Lorsque je parle à partir de la Bible, je sais qu’il y a une autre voix qui parle aux personnes, et cette voix est la voix du Saint-Esprit. Je me rappelle fréquemment la parabole de Jésus de la semence et du semeur (cf. Marc 4,1-20), conscient que dans tout ce que je fais je ne fais que semer la semence. C’est Dieu – et seulement Dieu – qui peut amener cette semence à porter du fruit[22]. »

    Si c’est Dieu lui-même qui convertit, ce qu’a affirmé avec force en son temps Calvin, alors rien ni personne, pas même les pires circonstances, ni Satan lui-même, ni même le péché de l’être humain éternellement aimé, n’empêcheront Dieu de sauver une personne qu’il a élue au salut. Job 3.23 le rappelle avec force : « Mais lui, s’il prend une décision, qui pourra l’en faire revenir ? Ce que lui-même désire, il l’exécute. »

    S’il est vrai que le salut vient de Dieu et que c’est Dieu qui régénère, la conséquence merveilleuse, c’est qu’aucun homme n’est trop corrompu, aucun homme n’est trop « pourri » pour pouvoir être sauvé. Si c’est l’Esprit qui régénère, alors tout est possible, car tout homme, même le pire des pécheurs, a la possibilité d’expérimenter la grâce et de se convertir. N’est-ce pas là en son temps le vibrant témoignage apporté par un homme comme John Newton qui, de négrier, se transforma en apôtre de la grâce ?[23]

    La doctrine de l’élection est réellement pour nous une source d’encouragement. Elle nous invite à nous engager résolument et avec hardiesse dans l’évangélisation et le témoignage, dans la foi que nul cœur n’est trop dur, nul pécheur n’est trop endurci pour le Dieu Tout-Puissant. Il peut faire ce que nous sommes incapables de faire dans la vie des hommes ; n’en restons donc jamais aux réactions premières de ceux auxquels nous apportons l’Evangile.

    Comme l’a bien résumé J.I. Packer, « la souveraineté de Dieu dans la grâce est le seul élément qui peut nous donner un espoir de succès dans l’évangélisation. Au lieu de rendre l’évangélisation inutile, la grâce souveraine de Dieu est justement ce qui seul l’empêche d’être inefficace[24]. »

    Calvin exhortait ses lecteurs à être « affectionnés à souhaiter le salut de tous[25] ! » Mais puisque « toute évangélisation implique un combat spirituel contre les principautés et les puissances mauvaises[26] », on ne sera pas surpris par l’importance que le Réformateur accorde à la prière[27] : « Combien l’exercice de prier est nécessaire, et en combien de manières il nous est utile, on ne le pourrait assez expliquer par paroles » (IC III. XX. 2). A sa suite, toutes les grandes entreprises d’évangélisation ou missionnaires – pensons aux campagnes d’évangélisation avec l’évangéliste Billy Graham ou au dynamisme actuel des Eglises de Corée du Sud – ont accordé une place prépondérante à la prière. Et si c’était précisément cela que Dieu voulait nous rappeler à nous-mêmes ainsi qu’aux membres de nos Eglises à l’occasion du 500ème anniversaire du Réformateur ? Le monde moderne où nous vivons est si matérialiste et stressé ! N’aurions-nous pas besoin pour mieux évangéliser de réapprendre à cultiver la prière fervente du juste et à y persévérer ?

    Constatons-le : en réaffirmant le Sola Scriptura et le Soli Deo Gloria, Calvin a bien ouvert la porte à une nouvelle ère pour l’annonce de l’Evangile libérateur et le militantisme évangélisateur. Cet héritage, les évangéliques d’aujourd’hui ne sauraient le récuser !


    * J.-P. Rempp est pasteur de l’Entente Evangélique des Communautés et Assemblées Evangéliques de France (CAEF), Eglise de « La Bonne Nouvelle » à Lyon (1er). Il a été et est impliqué à différents niveaux avec le Comité de Lausanne pour l’évangélisation du monde.

    [1] Voir par exemple S. Fath, « Deux siècles d’histoires des Eglises Evangéliques en France (1802-2002), Contours et essor d’un protestantisme de conversion », Hokhma, 81 (2002), 1-51.

    [2] Les documents de Lausanne, en particulier la Déclaration de Lausanne et le Manifeste de Manille, constituent les textes les plus représentatifs et les plus connus de l’évangélisme contemporain.

    [3] « Le caractère unique de Jésus-Christ », 13-14.

    [4] Un unique Christ pour tous, les religions et le salut en Christ, Déclaration du Comité de Lausanne français, 1.

    [5] La Déclaration de Lausanne, document fondateur du Mouvement de Lausanne, fut principalement rédigée par le Dr John Stott, en conclusion du Congrès international su l’évangélisation du monde (4 000 délégués, 150 pays représentés), qui s’est tenu à l’initiative du Dr Billy Graham, en juillet 1974 à Lausanne.

    [6] « L’Eglise et l’évangélisation ».

    [7] J. Blandenier, « Calvin et les évangéliques du 21ème siècle… font-ils deux ? », Vivre, janvier-février 2009, 7.

    [8] Commentaires sur le Nouveau Testament, Epîtres aux Galates, Ephésiens, Philippiens et Colossiens, Genève, Labor & Fides, 1965, 140.

    [9] H. Blocher, « L’apport original de Calvin », Christ Seul, 987 (avril 2009), 27. Certaines vérités doivent être crues ensemble et ne pas être considérées comme des enseignements contradictoires. Le célèbre prédicateur Charles Spurgeon, quand on lui posait la question : « Comment comprenez-vous le mystère de la tension entre la souveraineté divine et la responsabilité humaine ? », répondait : « Il n’est pas nécessaire de réconcilier des amis. » Et d’ajouter ailleurs avec à propos :

    « Il est des vérités qui, difficiles en théorie, s’expliquent sans difficulté dans la pratique. Il n’y a aucune contradiction entre le fait que le pécheur croit et que sa foi est opérée en lui par le Saint Esprit. C’est folie pour les hommes que de s’arrêter à des choses très claires pendant que leurs âmes sont en danger. Il n’est personne qui refuserait de monter sur un bateau de sauvetage sous prétexte qu’il ne connaît pas la densité des corps. Un homme affamé ne refuserait pas de manger jusqu’à ce qu’il ait parfaitement compris le fonctionnement des organes de la digestion. Si donc vous refusez de croire jusqu’à ce que vous ayez compris tous les mystères, vous ne serez jamais sauvé, et si vous vous permettez d’inventer des difficultés pour échapper à l’obligation d’accepter le pardon de votre Seigneur et Sauveur, vous périrez par une condamnation justement méritée. Ne vous suicidez pas moralement pour le plaisir de discuter des subtilités métaphysiques. »

    In C.H. Spurgeon, Tout par grâce, Braine-L’Alleud, Belgique, Editeurs de Littérature Biblique, 1964, 93.

    [10] Commentaires sur le Nouveau Testament…, op. cit., 139.

    [11] Cité in J. Kennedy, La vie est belle en vérité, L’Evangile transforme la vie, Chalon-sur-Saône, Europresse, 1994, 42. Voir également sur ces questions, de Spurgeon, le remarquable La grâce aux mille facettes, Sermons sur la grâce souveraine, Chalon-sur-Saône, Europresse, 1992.

    [12] P. Wells, « Que signifie, aujourd’hui, être calviniste ? », Horizons Evangéliques 5 (Janvier-Février 2009), 24.

    [13] J. Blandenier, Martin Luther, Jean Calvin, Contrastes et ressemblances, St-Prex, Suisse, Cléon d’Andran, Je Sème, Excelsis, 2008, 282-283.

    [14] J. Edwards avait coutume de rappeler, en ce qui concerne les émotions, que « ce qui compte, ce n’est pas leur intensité, mais leur nature. »

    [15] Sur la base de passages tels que 2 Th 2.13 : « Dieu vous a choisis dès le commencement pour le salut, par la sanctification de l’Esprit… ».

    [16] Selon P. Wells, cet accent a eu des conséquences incalculables dans l’histoire de l’Eglise : « La notion de réveil est impossible s’il n’y a pas d’accentuation sur la sanctification et l’œuvre du Saint-Esprit. C’est ainsi qu’on trouve le phénomène des réveils dans le protestantisme. Dans le catholicisme, il n’y a rien de pareil. » In P. Wells, « En finir avec la caricature », Christianisme aujourd’hui 4, (avril 2009), 17.

    [17] P. Wells, « Que signifie… », art. cit., 25.

    [18] In A. Buckler, Jean Calvin et la mission de l’Eglise, Lyon, Olivétan, 2008, 61.

    [19] Cité in ibid.

    [20] Cité in ibid., 62.

    [21] B. Graham, Just as I am, The autobiography of Billy Graham, San Francisco, Zondervan, 1997, 760 p.

    [22] Ibid., 324.

    [23] Cf. l’ouvrage de B. Edwards, Affranchi, L’histoire de John Newton, Chalon-sur-Saône, Europresse, 1992.

    [24] J.I. Packer, L’évangélisation et la souveraineté de Dieu, Mulhouse, Grâce et Vérité, 1968, 109-110.

    [25] Cité in F. Clavairoly, « Calvin et l’Eglise, L’Eglise compagnie de Dieu… », Presse Réformée du Sud, février 2009, 20.

    [26] Manifeste de Manille, 18.

    [27] Dans le livre III de l’Institution, le chapitre consacré à la prière : « De l’oraison » est le plus long.

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