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Cornelius Van Til, « le gardien d’une nouvelle apologétique »

Cornelius Van Til,
« le gardien d’une nouvelle apologétique »

Joël R. BEEKE*

Van Til a gardé bon nombre des principes théologiques d’Abraham Kuyper, tels que la position centrale de la souveraineté absolue de Dieu sur toute la création, sur le coeur de l’homme (volonté, intelligence, sentiments) considéré comme le centre de son existence, de sa vie et de sa relation à Dieu, ce qui conduit à la conviction que toute la vie est religieuse: dirigée soit vers Dieu, soit contre Dieu.

Le nom de Cornélius Van Til est inséparable de l’apologétique réformée confessante. Pour rendre justice à l’importante pensée de Van Til et à son oeuvre en général, nous proposons un bref sommaire de la vie de ce défenseur de la foi et de sa méthodologie apologétique.

Cornélius (Kees) Van Til est né il y a plus de cent ans (le 3 mai 1895) à Grootgast, dans la province de Groningen, aux Pays-Bas. Il est le sixième fils d’une famille pieuse, très attachée à la Bible; famille chaleureuse et calviniste, adhérant aux trois formes d’unité (La Confession de Foi des Pays-Bas, Le Catéchisme de Heidelberg, Les Canons de Dordrecht), qui ont une influence formatrice sur le jeune Kees, en particulier sur sa compréhension de l’Ecriture sainte.

En 1905, la famille Van Til émigre à Highland dans l’Indiana (Etats-Unis), pour exploiter une ferme, dans une région plus prospère que le nord de la Hollande. Elle s’intègre de façon active dans une Eglise chrétienne réformée.

Dès l’adolescence, le jeune Van Til éprouve fortement l’appel de Dieu à son service. Peu après son arrivée en Amérique, il entre au Calvin College à Grand Rapids, où il se plonge dans l’étude des traités de philosophie de Socrate, Platon, Aristote, Kant, Hegel et Schopenhauer. Après son bac, il s’inscrit à l’Université de Princeton pour cinq ans d’études et, en 1922, il va au Séminaire de Princeton (Princeton Theological Seminary), qui était encore un haut lieu du calvinisme, où il obtient sa Maîtrise en théologie. En 1927, il y reçoit le grade de Docteur. Sa thèse de doctorat est intitulée Dieu et l’Absolu. Pendant ses années à Princeton, Van Til étudie sous la direction d’un nombre impressionnant de penseurs réformés orthodoxes.

Les années 1920 ont été un temps de crise pour le Séminaire réformé de Princeton. La foi réformée régulière enseignée par Archibald Alexender, Charles et A.A. Hodge et Benjamin B. Warfield est contestée et dénigrée de façon croissante par le modernisme, introduit par de nouveaux professeurs de plus en plus libéraux.

Après un bref ministère pastoral dans l’Eglise Spring Lake, à Muskejon, Michigan (1927-1928), Van Til enseigne l’apologétique pendant une année à Princeton; il y est, ensuite, élu professeur d’apologétique, mais l’assemblée générale ne le confirme pas à ce poste, sous prétexte de réorganisation.

Van Til est retourné à Spring Lake, bien déterminé à refuser tout enseignement à Princeton et même au Westminster Seminary récemment fondé, dont le but est de poursuivre l’oeuvre magnifique de l’ancien Princeton, sous la conduite du très compétent Gresham Machen. Néanmoins, la visite de Machen et du professeur O.T. Allis détermine Van Til, ainsi que R.B. Kuiper, à entrer au service de ce séminaire. Depuis l’ouverture du Westminster Seminary, en 1929, jusqu’à ce qu’il en devienne professeur émérite en 1975, à l’,ge de 80 ans, Van Til enseigne l’apologétique réformée et les cours connexes, selon une perspective biblique, en conformité avec les textes symboliques de la théologie réformée.

Sa forte pensée apologétique, avec la philosophie et la théologie réformées, a exercé une influence croissante, non seulement sur de nombreux diplômés du Séminaire de Westminster, mais aussi sur des évangéliques conservateurs dans le monde entier. Aujourd’hui, son point de vue continue de se développer dans la réflexion et l’action de ses nombreux élèves; il constitue un élément central pour les théologiens et apologètes réformés.

Van Til a écrit plus de 30 livres au cours de sa carrière professorale, auxquels il faut ajouter ses polycopiés, qui ont largement circulé (même en France). Passé 80 ans, Van Til demeure sur le même front, suivant les développements de l’apologétique réformée et contribuant à sa diffusion. Sa mort, en 1987, au bel âge de 92 ans, marque la fin d’une époque au Westminster Theological Seminary.

La théologie de Van Til a toujours été, sans aucune équivoque, réformée confessante, dans ses principes et dans sa pratique. Sa première source est Jean Calvin, dont les écrits ont été la manne spirituelle qui a nourri sa pensée et modelé sa vie: pour Van Til, Calvin est toujours resté le premier théologien.

Sa deuxième source formatrice est le Catéchisme de Heidelberg, commenté par ses prédécesseurs réformés des Pays-Bas, ainsi que les Textes de Westminster étudiés à Princeton. Tels sont les fondements de la théologie de Van Til. En 1936, il quitte l’Eglise chrétienne réformée pour rejoindre la nouvelle Union d’Eglises presbytériennes (Orthodox Presbyterian Church) en cours de formation, dont il est membre le reste de sa vie.

La troisième source à laquelle Van Til est redevable est celle des théologiens hollandais: Abraham Kuyper (1837-1920) et Herman Bavinck (1854-1921). Si Van Til rejette la présomption de régénération par le baptême, il garde un bon nombre des principes théologiques de Kuyper, tels que la position centrale de la souveraineté absolue de Dieu sur toute la création, sur le coeur de l’homme (volonté, intelligence, sentiments), considéré comme le centre de son existence, de sa vie, et de sa relation à Dieu, ce qui conduit à la conviction que toute la vie est religieuse: dirigée soit vers Dieu, soit contre Dieu. Il reconnaît aussi la nécessité d’une philosophie chrétienne soucieuse du point de vue biblique sur tous les sujets, selon l’ordre de la création. Le fonctionnement de cet ordre créationnel a été affecté de façon incommensurable par la Chute, mais l’ordre originel sera restauré par le Christ.

Van Til a revu et corrigé Kuyper et Bavinck et, ce faisant, il a précieusement gardé la thèse de la Réforme: le christianisme exposé et enseigné dans la Bible est la révélation du seul vrai Dieu; c’est la seule vraie religion. Le calvinisme en est l’expression la plus claire et la plus substantielle, aussi bien dans son contenu que dans le mode de vie et la représentation du monde qu’il propose; Van Til a soutenu cela tout au long de sa vie.

En philosophie, les principes calvinistes de Kuyper ont eu un impact majeur sur l’école connue sous le nom de philosophie d’Amsterdam ou philosophie calviniste. Cette philosophie a également influencé Van Til, plus particulièrement dans ses premières années de professorat au Westminster Theological Seminary.

La philosophie calviniste a été développée dans les écrits et les cours de Herman Dooyeweerd (1894-1977) et dans ceux de son beau-frère, Dirk Vollenhoven (1891-1978). Ils ont été nommés, en 1926, le premier à la chaire de droit et le second à la chaire de philosophie de l’Université libre d’Amsterdam. Dooyeweerd a montré que quatre motifs de base ont fonctionné au cours de l’histoire:

Pour Dooyeweerd, seul ce dernier motif peut fonctionner dans une philosophie chrétienne. Aussi est-ce dans cette direction qu’il a cherché à construire son système philosophique, qui est connu sous le nom de philosophie de l’idée de loi, ou idée cosmonomique, d’après son oeuvre majeure, De Wijbegeerte der Wetsidee.

Cependant, dans la dernière décennie de sa vie, Van Til devient très critique sur plusieurs aspects de cette philosophie, malgré la dette qu’il a envers elle. Par exemple, il critique Dooyeweerd pour s’être éloigné de la position radicale de la philosophie chrétienne et calviniste, en adoptant une approche qui permet complaisance et compromis, et au minimum, sympathie envers la pensée non chrétienne, qui est en général antichrétienne.

Néanmoins, des points saillants de la pensée de Kuyper ont directement influencé Dooyeweerd, Vollenhoven et Van Til dans une mesure plus ou moins grande. Entre autres, on trouve les propositions suivantes:

Partant de là, Van Til développe une nouvelle apologétique dans laquelle il défend l’ancienne vérité. Bien qu’il ait été, par excellence, un prédicateur de la Parole, Van Til s’est fait connaître premièrement par son oeuvre pionnière dans le champ apologétique. Il a été appelé, à juste titre, « le gardien d’une nouvelle apologétique ».

L’apologétique est définie comme la branche de la théologie qui s’occupe de l’histoire et des efforts à faire pour établir une défense effective de la foi chrétienne contre toutes les attaques venant de l’extérieur. L’apologétique est une argumentation systématique pour défendre l’origine divine et, par suite, la vraie autorité de la foi chrétienne. Van Til lui-même l’a définie comme la revendication de la philosophie chrétienne de la vie, contre les nombreuses formes de philosophies non chrétiennes de la vie, celles qui sont sans Créateur.

Le terme apologétique est dérivé de la racine grecque signifiant défendre, répondre, donner une réponse, se défendre soi-même selon la loi. Au temps des Apôtres, l’apologie était une défense systématique, selon le droit, devant une cour de justice (2 Tm 4:16). Le verbe grec apologeomai se trouve dix fois dans le Nouveau Testament, et le nom apologia huit fois. Dans presque tous les cas, le premier sens est défense. Tel est, d’ailleurs, le titre de l’oeuvre majeure de Van Til: The Defense of the Faith (La défense de la foi), qui offre le meilleur résumé de sa pensée.

L’idée de certains chrétiens, bien intentionnés, selon laquelle évangéliser et défendre leur foi devant un monde hostile n’a rien d’obligatoire, est sans aucun support biblique. De plus, il est évident que Jésus a défendu son titre de Messie (Mt 22) et l’apôtre Paul son apostolat (Ga 1-2; 1 Co 9; Ac 22-26); et que l’admonition de l’apôtre Pierre implique clairement que la foi chrétienne doit être défendue de façon rationnelle (1 P 3:15).

Ainsi, le mandat de Dieu, selon l’Ecriture sainte, est clair: la foi chrétienne doit être défendue; l’apologétique a pour tâche de le faire, de façon claire, significative et pressante. Mais la méthode à adopter est toujours l’objet de débats intenses. Trois écoles différentes au moins offrent une réponse au comment des apologistes.

A) L’approche présuppositionnelle

Le « moto », la devise, de l’école présuppositionnelle est Credo ut intelligam (je crois, donc je comprends). Cette approche présuppose la révélation surnaturelle de la Parole de Dieu, la Bible, seul fondement pour l’entreprise théologique tout entière. R. Reymond la décrit succinctement ainsi:

Cette école est représentée par Augustin et les augustiniens, les réformés confessants, dont Van Til.

Van Til a développé le présuppositionnalisme sur la voie réformée, bien au-delà de tout ce qui avait été fait avant lui. Il a construit l’apologétique présuppositionnelle sur deux affirmations fondamentales:

i) la distinction Créateur-créature, qui implique que les êtres humains reconnaissent premièrement l’Eternel Dieu trinitaire, et son oeuvre créatrice, dans toutes leurs façons de penser;

ii) la réalité qui montre le refus de cette distinction fondamentale par les incroyants dans tous les aspects de la vie et de la pensée.

Cela dit, il insiste sur le fait que toute pensée est analogique et doit être pleinement consciente qu’elle est dépendante de la réalité de la création par Dieu, qui s’est révélé dans l’Ecriture, avec toute son autorité souveraine. Van Til s’oppose à l’autonomie, c’est-à-dire à la tentative de penser et de vivre avec d’autres critères de vérité que ceux de la Parole de Dieu.

B) L’école évidentialiste

Cette école a pour fondement l’évidence, qui se voudrait objective et qui peut être définie par la devise Intelligo et credo (je comprends donc je crois). La méthodologie de l’évidence souligne une certaine forme de théologie naturelle, qui serait la base de l’apologétique. R. Reymond la résume ainsi:

i) la raison humaine a l’aptitude suffisante pour atteindre, par elle-même, la vérité dans sa recherche de la connaissance religieuse;

ii) par un effort de compréhension des faits empiriques et/ou historiques vérifiables, chacun peut arriver à la foi:

iii) les faits religieux doivent faire l’objet de vérifications analogues – en réalité des démonstrations – à celles que subissent les acquis scientifiques.

La tradition thomiste catholique romaine, certains réformés (incohérents) et les arminiens sont dans de ce groupe.

Van Til a accompli un véritable travail pionnier en exposant le caractère fallacieux de cette méthodologie. Il a montré qu’elle néglige ou ignore totalement les effets radicaux de la chute d’Adam, le péché originel; pour elle, la raison n’a été qu’affaiblie et ne serait pas devenue impotente. Van Til a montré l’erreur de deux évidencialistes des plus connus: Thomas d’Aquin, le théologien catholique du Moyen Age, et l’évêque anglican Butler au XVIIIe siècle. Thomas d’Aquin a cherché un terrain commun (point de contact) entre la religion chrétienne et la philosophie grecque, affirmant que l’existence de Dieu révélée dans l’Ecriture peut être démontrée par la raison. Son but était de faire la synthèse entre la pensée naturelle et la révélation surnaturelle, entre la pensée chrétienne et la pensée païenne, entre Augustin et Aristote.

Van Til montre que l’approche thomiste part de l’homme séparé de Dieu par le péché, et prétend le conduire à la vérité surnaturelle, ce qui est la négation complète de toute la structure biblique: de cette façon, il n’y a plus de système de vérité révélée. De la même façon, Van Til expose le caractère fallacieux de l’oeuvre de l’évêque Butler Analogy of Religion (1736), qui ramène la vérité chrétienne au niveau d’une « simple probabilité ».

C) La méthode expérimentale

La méthode apologétique appelée expérimentale, ou méthodologie subjective. Sa devise, ou « moto », est Credo quia absurdum est (je crois, sinon c’est absurde). Pour l’expérimentalisme, l’expérience religieuse intérieure est le fondement de toute théologie. Cette tradition, à laquelle appartient le barthisme, accentue le caractère paradoxal de l’enseignement chrétien, et affirme que la vérité chrétienne ne permet pas une analyse raisonnable; elle souligne le Tout Autre, la transcendance cachée de Dieu, au dépend de sa révélation concrète et objective, en vérité, dans la Bible.

Van Til a également beaucoup écrit pour mettre en évidence le caractère dubitatif de la théologie de K. Barth. Les barthiens, comme beaucoup d’autres, considèrent l’expérience comme indépendante ou supérieure au caractère objectif de la Bible qui, pourtant, établit seule la Vérité révélée par Dieu.

* * *

Van Til a joué un rôle majeur en faisant ressortir les dérives des méthodes, ou des façons de penser, existant chez des non-réformés, comme aussi chez des réformés – en particulier dans l’apologétique de l’ancien Princeton, telle que l’avait soutenue Warfield. Il a aussi détecté des points faibles chez Kuyper et chez Bavinck. Van Til a construit avec talent une apologétique réformée entièrement cohérente et en accord avec la Bible. Son oeuvre a contribué à purger la théologie réformée des infiltrations de l’apologétique néo-évangélique. Il a aussi donné un fondement réformé à l’ontologie, à l’épistémologie et à l’éthique chrétienne.

Nous avons donc encore beaucoup à apprendre de Van Til[2].


* Cet article a été publié dans le Chalcedon Report, 358 (mai 1986). La traduction et l’adaptation sont de M. André Coste. Joël Beeke est pasteur à Grand Rapids, dans le Michigan (Etats-Unis).

1 Citons Geerhardus Vos, Caspar W. Hodge, William P. Armstrong, Robert D. Wilson, Oswald T. Allis, W.P. Green et J. Gresham Machen.

2 Voir l’article de J. Frame, « Van Til, le théologien », La Revue réformée 42 (1991:1), 7-42.