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L’influence des démons sur nos actes moraux

L’influence des démons sur nos actes moraux


Pierre-Sovann CHAUNY
Professeur de théologie systématique
Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence


La vie est complexe. Les problèmes de la vie sont complexes. Les choix que nous faisons, les actes que nous posons ne sont pas tous des choix, des actes simples – loin s’en faut ! En fait, la perspective qui se dégage d’une lecture attentive de la Bible sur la question du combat spirituel, et en particulier de l’activité des démons, doit nous conduire à voir un degré important de complexité dans les problèmes auxquels nous avons à faire face chaque jour. Pour affronter la prochaine journée, il ne suffit pas d’avoir les derniers how-to-do-books, les dix clés du succès, les sept habitudes des personnes efficaces, les cinq langages de l’amour… Il nous faut plus que cela !

Il faut, déclare l’apôtre Paul, nous revêtir « de toutes les armes de Dieu » (Ep 6.11). Un tel texte nous apprend à ne plus regarder les problèmes qui nous affectent comme étant purement humains et nous invite à rechercher une solution divine. « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang » seulement (Ep 6.12). En tant que chrétiens, il nous faut abandonner l’idée simpliste que lorsque nous considérons un problème, que ce soit la pauvreté ou la violence dans notre ville, ou un problème personnel comme une dépression, nous aurions seulement « à lutter contre la chair et le sang » – et qu’il s’agirait là d’un problème purement humain. Nous devons nous débarrasser de l’idée qu’il est possible de bien gérer nos problèmes simplement en les abordant correctement. Le mal qu’il y a dans le monde n’est pas unidimensionnel, il est multidimensionnel. Et donc, nous ne pouvons pas penser que des solutions unidimensionnelles comme l’éducation ou l’économie vont tout régler. Parce que, dans toutes les situations, il y a de la complexité, et que dans toute cette complexité, il y a des forces spirituelles mauvaises à l’œuvre, des forces qui nous veulent du mal. Et pour cette raison, il nous faut « revêtir toutes les armes de Dieu ». Il faut nous « fortifier dans le Seigneur » (Ep 6.10). C’est la seule manière de « pouvoir tenir ferme » (Ep 6.13). Car, déclare Paul, « nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes » (Ep 6.12). Derrière les problèmes auxquels nous devons faire face, il y a beaucoup plus qu’un manque d’éducation, qu’une mauvaise répartition des richesses ou qu’un manque d’équilibre psychologique. Bien qu’il soit important de prendre les bonnes mesures humaines qui s’imposent, il faut aussi tenir compte des puissances spirituelles mauvaises qui sont entrées en action.

Lorsqu’on aborde la question délicate de la démonologie, il y a deux excès à éviter1 [1] : d’une part, donner trop d’importance aux démons, leur accorder plus de puissance qu’ils n’en ont réellement en centrant notre vie chrétienne sur la confrontation de ces puissances que l’on voit partout à l’œuvre. Cet excès ne menace sans doute pas la plupart du lectorat de La Revue réformée, car ses auteurs s’inscrivent généralement dans une tradition qui manifeste une certaine prudence, à raison je pense, concernant l’identification pure et simple de tel ou tel problème avec une influence démoniaque de quelque degré que ce soit.

Mais il y a un autre excès : celui de donner trop peu d’importance aux démons, de leur accorder moins de puissance qu’ils n’en ont réellement, de ne plus les voir nulle part. Le risque, c’est que, tout en croyant au monde surnaturel, tout en confessant que les démons existent bel et bien, notre manière de penser le monde ne leur laisse que peu ou aucune place. Il est possible de professer l’existence d’êtres surnaturels tout en vivant comme si le monde était désenchanté. Il est possible de ne pas avoir de place concrète dans notre vision du monde pour les démons et l’influence qu’ils exercent sur notre vie.

Pour que ce risque ne se concrétise pas, ou pour corriger le tir si besoin est, je soulignerai deux aspects de l’enseignement biblique à ce sujet, à savoir (I) la puissance des démons et (II) les stratagèmes des démons.

I. La puissance des démons

Reprenons le passage d’Ephésiens 6 déjà cité. Regardez l’accumulation des titres des puissances spirituelles dont il est question. Remarquez aussi la nature de leurs titres : nous avons à lutter contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes.

Vous avez là toute la cohorte, effrayante, des esprits déchus qui ont suivi Satan dans sa chute. Autrement dit : les démons. Et ces démons sont puissants. Ce sont des êtres angéliques : ils sont célestes, ils dominent, ils ont autorité, ils sont les princes de ce monde de ténèbres.

En fait, la puissance de ces dominations et autorités est si grande que Jésus qualifie Satan de « prince de ce monde » (Jn 12.31). Paul déclare quant à lui que le diable est le « dieu de ce monde » (2Co 4.4), « le prince de la puissance de l’air qui agit maintenant dans les fils de la rébellion » (Ep 2.2). Autant de textes qui signifient, sans aucun doute possible, que les démons exercent une réelle emprise sur notre monde. Ils influencent le monde entier. Ils règnent sur tous ceux qui pensent vivre pour eux-mêmes, qui ne veulent pas vivre pour Dieu : qu’ils en soient conscients ou non – et souvent ils n’en n’ont pas la moindre conscience – le « prince de la puissance de l’air » est vraiment à l’œuvre en ceux qui vivent en rébellion contre Dieu.

Les démons sont les princes de ce monde de ténèbres. L’expression « princes de ce monde » traduit un unique mot grec, kosmocrator, qu’on pourrait translittérer en français par « cosmocrates », c’est-à-dire « les puissances du monde ». Les cosmocrates sont les dieux de ce monde. Cela signifie que l’animisme et les religions polythéistes n’ont pas aussi tort qu’il n’y paraît lorsqu’elles énoncent la présence d’êtres spirituels ou de dieux un peu partout. Ces approches de la vie spirituelle n’errent pas autant qu’on peut le croire en voyant des génies derrière chaque arbre, chaque rivière ou chaque montagne, en enseignant qu’il y a un dieu de la fertilité, un dieu du commerce, un dieu de la beauté… Car il y a bien dans ce monde des cosmocrates. Et l’une des stratégies les plus communes de ces cosmocrates consiste certainement à se manifester sous la forme des petites divinités des polythéismes et des animismes afin d’obtenir de certains êtres humains leur adoration.

Dans nos sociétés occidentales et modernes, la situation est plus complexe à analyser. Nous sommes pour la plupart extrêmement matérialistes. Nous sommes influencés à un très haut point par le sécularisme. Nous vivons dans un monde désenchanté. Nous ne croyons plus vraiment concrètement à la réalité du monde surnaturel – même lorsque nous confessons formellement l’existence de la surnature. Nous vivons comme si elle n’existait pas. Nous prenons des décisions, nous cherchons à résoudre des problèmes sans tenir compte de la réalité spirituelle.

Et la question qu’on peut alors se poser pour recouvrer un peu le sens de la guerre spirituelle, qui a bel et bien lieu sans même que nous y pensions, consiste à nous demander quel est ce qui, fonctionnellement, nous domine et nous dirige. Qu’est-ce qui nous motive ? Qu’est-ce qui nous conduit ? Qu’est-ce qui nous anime ? Qu’est-ce qui nous détermine, nous régente, nous commande ? Dit autrement : qu’est-ce que nous adorons ? Qu’est-ce que nous adorons vraiment ?

Il s’agit d’analyser les péchés que nous commettons, de chercher la raison pour laquelle nous avons parfois l’impression de céder à des besoins impérieux, lorsque nous cédons à des inclinations mauvaises, à des penchants pernicieux, à des tentations qui nous paraissent trop fortes. Pourquoi, finalement, faisons-nous le mal que, sous un autre angle, nous voudrions ne pas commettre ?

La raison est toujours la suivante : nous adorons quelque chose que nous ne devrions pas adorer. Nous nous prosternons devant quelque chose qui n’est pas Dieu. C’est le principe de l’idolâtrie qui est à l’œuvre ici. Et le fond de la puissance démoniaque, ce sont les idoles de notre propre cœur. Le moyen dont les démons usent en priorité, pour nous faire faire volontairement ce qu’ils veulent que nous fassions, consiste à nous faire adorer nos petits dieux préférés – qui sont très clairement de faux dieux ! Les dieux de l’argent, du sexe, du pouvoir2 [2] – et plein d’autres.

Nous avons pris l’habitude, même en tant que chrétiens, d’évoquer nos problèmes récurrents par le vocable de l’addiction. Mais ce faisant, nous les réduisons à une unique dimension : scientifique, médicale. Comme si notre seul problème était un besoin de stimuler notre production d’endorphine et d’adrénaline et que c’était là la raison pour laquelle il est si difficile de décrocher de loisirs qui prennent tout notre temps, d’un usage tyrannique du pouvoir, du recours à la pornographie ou des peurs relatives à un compte en banque un peu moins garni. Nous évoquons pour cela des addictions, et ce n’est pas faux, mais si nous en restons là, notre analyse de problèmes complexes est unidimensionnelle. Nous pensons que nous luttons seulement contre la chair et le sang et qu’une cure de désintoxication est tout ce dont nous aurions finalement besoin. Mais c’est faux ! C’est terriblement faux ! Nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, en tout cas pas seulement. Et c’est pourquoi nous avons tant de peine à nous défaire de nos problèmes récurrents, parce qu’ils comportent une autre dimension qu’il ne faut pas oublier : il y a les cosmocrates, les dieux de ce monde qui se cachent derrière tout ça, et qui veulent que nous les adorions. Et lorsque, tout au fond de nous, nous décidons, nous ressentons que la vie n’a de sens que si nous pouvons avoir accès à ceci ou à cela, c’est-à-dire lorsque nous ployons le genou devant une idole, notre cœur se prosterne alors devant un cosmocrate.

Les animistes et les polythéistes ont donc raison en un sens. Il y a un peu partout des petits dieux. Ce sont en fait là des démons qui font tout ce qu’ils peuvent pour nous faire adorer ce qui n’est pas Dieu. Ce sont les cosmocrates des ténèbres. Ces dominations, ces autorités, ces cosmocrates des ténèbres nous enrôlent de cette manière dans leur armée, en nous faisant nous prosterner devant les idoles qui sont chères à notre cœur – en nous faisant trouver notre félicité, notre sécurité, notre paix, notre identité, notre justice ailleurs qu’en Jésus-Christ.

Et au moment où nous cédons à ces injonctions, à ces influences démoniaques, nous nous plaçons de facto sous leur ténébreuse domination. Les démons sont puissants, très puissants. Et une telle appréhension de la réalité spirituelle, des forces en présence, devrait nous rendre très humbles. Car s’il y a là l’un des aspects profonds des problèmes que nous rencontrons, alors sans l’intervention du Messie, du Christ victorieux, notre situation est désespérée. Voilà le pouvoir des démons, voilà l’influence qu’ils ont sur nous. Ils ont le pouvoir de nous conduire devant les idoles de notre cœur.

II. Les stratagèmes des démons

Le second élément biblique que j’aimerais relever, c’est que les démons sont rusés. Paul parle en Ephésiens 6.11 des ruses du diable. Le mot grec traduit par ruse dans ce verset est le mot methodeia qui désigne l’art de la tromperie. Paul déclare en 2 Corinthiens 2.11 en parlant de Satan : « […] nous ne sommes pas ignorants de ses procédés. » Le diable et ses anges emploient donc des ruses, des méthodes perverses, des procédés éprouvés pour nous influencer. L’idée sous-jacente consiste en ce que les démons ne sont pas des êtres qui agissent uniquement sous la motion d’impulsions spontanées. Ces êtres angéliques existent depuis très longtemps – peut-être depuis les premières minutes même de la création du monde – et ils ont eu le temps de perfectionner leur art de la tromperie, leurs méthodes, leurs stratégies.

Et Paul déclare dans ce verset : « […] nous ne sommes pas ignorants de ses procédés. » Cela signifie qu’il est possible d’être au clair sur les stratégies auxquelles les esprits méchants ont recours pour nous entraîner dans leur chute.

Alors quelles sont ces stratégies ? Il y a certainement une variété de moyens que les démons emploient pour nous influencer que je ne vais pas énumérer ici3 [3]. J’aimerais simplement porter à l’attention de nos lecteurs une seule de ces ruses. Celle-ci est en effet la ruse fondamentale qui est employée par les démons pour nous influencer, et dont les autres stratégies peuvent en fait être considérées comme des déclinaisons.

Cette ruse fondamentale est la tromperie. Lorsque Jésus parle du diable, que dit-il en effet ? Ceci : « Il ne se tient pas dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fond ; car il est menteur et le père du mensonge. » (Jn 8.44) C’est là aussi, me semble-t-il, la ruse la plus ordinaire employée par les démons pour nous manipuler. La manière la plus efficace qu’emploient les démons pour parvenir à nous faire adorer ce qui n’est pas Dieu consiste à maquiller la réalité, à la déformer. Il s’agit pour eux de placer en nous le doute, de remettre en cause la bonté de Dieu et la véracité de sa Parole. Il s’agit pour eux de remplir notre cœur de mensonges, au point que nous devenions à notre tour menteurs (cf. Ac 5.3). « Dieu a-t-il vraiment dit ? » répètent-ils sans cesse insidieusement. « Non, Dieu a exagéré lorsqu’il a dit qu’il ne fallait pas faire cela » ; « ce n’est pas vraiment pour votre bien qu’il vous a dit cela, c’est sans doute plutôt pour vous contrôler » ; « il ne veut pas vraiment votre bonheur » : autant d’idées que Satan cherche à exciter en nous, pour nous déstabiliser et nous conduire à désobéir à Dieu. Il est le dieu de ce monde qui aveugle les esprits (2Co 4.4), et si en tant que croyants nous sommes guéris de l’aveuglement en ce qui concerne la gloire de l’Evangile, il n’en est pas moins vrai qu’à chaque fois que nous cédons au diable, c’est parce que nous avons gobé l’un de ses mensonges. Le diable ment ! Il nous ment ! Il ne fait que nous mentir ! C’est là le stratagème principal des démons.

Les démons instillent dans nos esprits des perceptions déformées de nous-mêmes, du monde et de Dieu. Et le diable et ses démons piègent le monde avec ce stratagème fondamental. L’antidote ? Il n’y en a qu’un seul : la connaissance de la vérité que seul Dieu lui-même confère. C’est pourquoi le serviteur de Dieu « doit redresser avec douceur les adversaires, dans l’espérance que Dieu leur donnera la repentance pour arriver à la connaissance de la vérité, et que, revenus à leur bon sens, ils se dégageront des pièges du diable, qui s’est emparé d’eux pour les soumettre à sa volonté » (2Tm 2.25-26). Ainsi, la vérité donnée par Dieu, celle qu’il communique dans sa Parole, nous libère des pièges du diable. C’est la vérité qui nous rend libres (Jn 8.32). Le combat spirituel commence donc ici : proclamer la Parole de Dieu, annoncer tout son conseil, dire toutes les vérités que contient la Bible. C’est cela seul qui, par la grâce de Dieu, peut nous délivrer des pièges du diable, de ses tromperies, de ses mensonges.

Prêcher la Parole, c’est l’antidote au poison des mensonges démoniaques. Il nous faut revêtir la ceinture de la vérité et brandir l’épée de l’Esprit qui est la Parole de Dieu (Ep 6.14, 17). Que Dieu nous donne donc, par sa Parole, de revenir à notre bon sens et de nous dégager des pièges du diable !


  1.  Voir sur ces deux écueils, A. Nisus, Mais délivre-nous du mal. Traité de démonologie biblique, Romanel-sur-Lausanne, La Maison de la Bible, 2016, p. 13-19.↩︎ [4]

  2.  Cette triade « argent, sexe, pouvoir » est régulièrement développée par le pasteur Timothy Keller. En français sur cette question, consulter T. Keller, Les idoles du cœur. Quand ce que vous adorez vous déçoit, Lyon, Clé, 2012, 184 p.↩︎ [5]

  3.  Pour un début de liste par un auteur moderne, voir, par ex., Edward Welsh, “Satan’s Strategy”, https://www.ccef.org/resources/blog/satans-strategies (consulté le 27/09/18). Il est possible, sur ce sujet comme sur tant d’autres, d’avoir recours à la sagesse méthodique des puritains. Trois chefs-d’œuvre méritent ici mention : Precious Remedies Against Satan’s Devices de Thomas Brooks, A Christian Directory de Richard Baxter et The Christian in Complete Armour de William Gurnall. Sur la question du modèle de combat spirituel des puritains, voir T.J. Keller, “Puritan Resources for Biblical Counseling”, The Journal of Pastoral Practice, vol. 9, no 3, 1988, p. 11-44.↩︎ [6]