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LE TÉMOIGNAGE DANS L’ESPACE PUBLIC

LE TÉMOIGNAGE DANS L’ESPACE PUBLIC

James W. Skillen1 [1]

Résumé

Cet article veut encourager les chrétiens à répondre avec vigueur à l’appel du Christ à le suivre dans une vie de disciple totalement engagée dans l’espace public. Cela inclut les responsabilités du citoyen et du gouvernement, arène où notre amour de Dieu et du prochain doit se manifester. À l’aide d’arguments historiques et bibliques, James W. Skillen met l’accent sur deux principes de justice qui engagent gouvernements et citoyens. Le premier est le pluralisme structurel. Il requiert la reconnaissance constitutionnelle et la protection des créatures de Dieu dans leurs responsabilités au sein d’organisations variées. Le second principe est le pluralisme confessionnel. Il est enraciné dans la patience et la miséricorde de Dieu, qui donne la pluie et fait briller le soleil sur le juste comme sur l’injuste. Ce second principe implique, pour la vie politique, que tous les citoyens soient traités avec justice et égalité, sans discrimination à cause de leur foi.

De nos jours, une grande partie de l’humanité vit dans un pays membre de l’Organisation des Nations Unies. Le niveau de développement de certains États est si bas et leur situation politique si éclatée qu’ils constituent avec peine une communauté politique gouvernable. D’autres manquent des éléments essentiels pour assurer un gouvernement fiable et digne, au point que la plupart de leurs citoyens ne leur font ni confiance ni allégeance. Nombre d’États disposent toutefois d’institutions stables avec des organes législatif et exécutif responsables, un système judiciaire honnête, des élections régulières. Tous ces éléments dignes d’un État de droit contribuent à maintenir des niveaux relativement élevés d’allégeance civique.

Mais quelle que soit la nature de l’État dans lequel ils vivent, les chrétiens ont à rendre témoignage au Christ. Pour certains, le coût est élevé, parfois au péril de leur vie ‒ beaucoup sont maltraités, marginalisés, dédaignés, chassés de leur foyer, persécutés, abattus. D’autres États, en revanche, garantissent aux chrétiens le même niveau de protection et les mêmes droits de participation à la vie politique qu’aux autres citoyens. Il leur revient alors de décider comment agir en qualité de citoyens. Le témoignage dans l’arène publique est-il important ou non à leurs yeux ? Doivent-ils garder leurs distances avec la politique ou, si possible, s’engager avec vigueur ?

Dans cet essai, je veux souligner, sur des bases historiques et bibliques, l’importance de l’engagement chrétien persévérant dans l’espace public, notamment dans la vie politique et gouvernementale. Que ce témoignage consiste à tenir ferme pour Christ dans la souffrance, peut-être jusqu’à la torture et la mort (Hé 11.35-37 ; Ac 7.1-59), ou qu’il soit vécu dans une pleine participation de citoyens libres capables de travailler pour un ordre public plus juste (Jb 29.1-24 ; Jr 22.11-17 ; Es 1.13-17), il est essentiel si le Christ nous y appelle en qualité de disciples fidèles.

Échanges plus étroits et rapides dans un monde global

Au-delà de leur statut de citoyens, les chrétiens doivent être davantage conscients que nous vivons aujourd’hui dans un monde global où les échanges sont plus étroits et rapides que jamais. Nous ne sommes plus isolés ni sans contact avec les « étrangers » à travers le monde. Si la notion de communauté chrétienne au niveau mondial fut difficile à appréhender durant des siècles, elle est proche de nos jours. Il suffit de savoir tendre la main, si nous le voulons bien2 [2].

Notre pensée et notre discours doivent changer ; nous ne sommes plus des chrétiens isolés ‒ Indonésiens, ou Américains, ou Kenyans, ou Français ‒, mais des membres du corps du Christ qui communiquent entre eux. Nous lisons dans la Bible que Jésus a dit à ses disciples, après sa résurrection, que toute autorité lui a été donnée dans le ciel et sur la terre, et qu’ils devaient aller enseigner toutes les nations (Mt 28.18-19). Juste avant son ascension, leur parlant du règne de Dieu, il leur promet la puissance de l’Esprit Saint et qu’ils seraient ses « témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et en Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8). Chrétiens de différentes familles et citoyens de nombreux pays, actifs dans les professions les plus diverses, nous sommes membres d’une communauté mondiale de foi placée sous l’autorité suprême de Jésus-Christ, le Seigneur.

Forme idéale de gouvernement ou appel normatif à la pratique de la justice ?

Comment affronter le défi du témoignage chrétien dans la vie publique ? Nous avons d’abord les grands commandements ‒ aimer Dieu de tout notre être et aimer notre prochain comme nous-mêmes (Mt 22.34-40). Inspirons-nous de l’histoire d’Israël : la loi d’alliance de Dieu place les juges, les rois et les gens devant leur responsabilité d’être justes et de rendre la justice. Les prophètes s’élèveront à leur tour contre la méchanceté du peuple et des gouvernants. Le droit et la justice étaient des normes fondamentales pour la vie d’Israël et sa gouvernance au niveau social, économique et écologique.

L’étude de la notion de justice et de droiture dans l’Ancien Testament met en évidence un contraste important avec la pensée politique grecque de l’époque de Platon et d’Aristote jusqu’à la fin de l’indépendance de la cité-État. Dans la pensée grecque, telle que vécue dans les cités-États, la justice était considérée comme partie d’une forme idéale de communauté politique. On a cru que si la raison pouvait saisir cette forme idéale, elle façonnerait les conditions de la vie politique réelle et de ses aléas. De nos jours, et dans le monde entier, les personnes influencées par la philosophie grecque cherchent la forme idéale de gouvernement.

La Bible, cependant, ne parle pas de forme idéale de gouvernement ou de régime politique ; elle présente plutôt l’appel normatif de Dieu à la pratique de la justice. La justice n’est pas la quête rationnelle d’un État idéal, mais une norme qui nous appelle à agir en accord avec elle. Tout au long de son histoire, la responsabilité d’Israël consistait à pratiquer ce qui est juste et en accord avec les commandements de Dieu, peu importe qu’il fût dans le désert ou au temps des juges ou des rois.

Dans le bref exposé du chapitre 13 de sa lettre aux Romains, Paul explique la volonté de Dieu pour les ministres du gouvernement : encourager les bons et punir les malfaiteurs. Il ne fait pas allusion à une forme d’idéal rationnel duquel nous pourrions déduire des lois justes, des institutions ou des procédures. Il est évident, à la lecture de nombreux textes du Nouveau Testament, que Dieu est un juge miséricordieux et que les gouvernants comme les gouvernés portent la responsabilité de faire ce qui est juste aux yeux de Dieu dans leurs relations mutuelles. Il y a bien entendu une longue histoire de chrétiens politiquement engagés. Certains ont vécu le martyre et subi la mort à cause de leur foi ; ailleurs, d’autres ont été agents du gouvernement ou ministres.

Au gré des circonstances et en fonction des convictions, les communautés chrétiennes se sont accommodées ou non à différentes formes de gouvernement, notamment au système impérial romain adopté par l’empereur Constantin après sa conversion au christianisme, au début du ive siècle. À l’époque de la Réforme, les dissidents anabaptistes ont choisi de se démarquer à la fois du gouvernement et des Églises qui avaient conservé leurs liens avec l’État. Le cadre limité de cet essai ne nous permet pas d’entrer dans les détails de ces circonstances historiques3 [3]. De nos jours, les chrétiens vivent sous des régimes très différents ; ils peuvent subir l’oppression d’une dictature ou participer à un système politique ouvert. Les débats et les luttes se poursuivent en faveur de constitutions équitables et de lois sur la fiscalité, l’éducation, les soins de santé, la liberté religieuse, l’immigration, le développement économique, la richesse et la pauvreté. Chaque ordre politique connaît des tensions, sinon des conflits ouverts, entre puissants et faibles, et souvent entre groupes d’intérêts ethniques, religieux ou régionaux.

Ces tensions ne se limitent pas aux affaires intérieures des États, mais elles débordent de plus en plus sur la scène internationale. Des dynamiques culturelles et civilisationnelles sont à l’œuvre dans le monde et elles ont modelé la vie politique. L’influence à long terme du christianisme, de l’islam, de l’hindouisme et d’autres religions ancestrales continue de façonner les sociétés4 [4]. De nouvelles religions et des mouvements idéologiques se sont développés et sont souvent entrés en conflit avec les anciennes traditions religieuses, défiant les frontières des États5 [5]. En outre, en raison de l’expansion démographique rapide et des changements technologiques des deux derniers siècles, des difficultés internationales croissantes surgissent en matière de pollution de l’environnement, de commerce, de vente d’armes, d’accès à l’eau, aux ressources énergétiques et à l’alimentation. En temps de guerre, persécutions, sécheresses et famines provoquent des migrations massives : les gens cherchent un refuge, la liberté et la sécurité sur le plan économique. Au niveau international, on assiste au développement d’entreprises et d’organisations non gouvernementales ‒ aide au développement, Églises, sociétés bancaires, sans oublier les groupes terroristes et les associations liées à la drogue et au proxénétisme.

Je mentionne ces éléments pour rappeler que l’engagement dans le service public fait partie de notre témoignage pour la seigneurie du Christ. Les chrétiens doivent faire face à toute la réalité du monde dans lequel ils vivent. Il ne leur suffit pas de se concentrer sur quelques grandes préoccupations ‒ liberté religieuse, secours humanitaires en temps de crise, protection de l’enfant à naître ‒, ils doivent développer une meilleure compréhension des obligations normatives des gouvernements et des citoyens par rapport aux responsabilités propres des familles, des Églises, des écoles, des entreprises et des organisations publiques et privées internationales. C’est dans la mesure de notre clairvoyance au sujet des responsabilités des gouvernements que nous serons capables d’agir correctement aussi bien dans le domaine public qu’au sein des organisations non gouvernementales.

À chacun son objectif distinct !

Cet essai est principalement axé sur le témoignage des chrétiens en leur qualité de citoyens en relation avec leur gouvernement. Pourtant, nous ne devrions pas perdre de vue que les mots « espace public » et « vie publique » se réfèrent souvent à une sphère plus large que la vie politique. Ainsi, aux États-Unis, la vie familiale, l’Église, les relations personnelles relèvent du domaine privé, alors que l’entreprise, la presse écrite et les médias en général, le commerce et la vie politique sont perçus comme la « vie publique ». Quelle que soit leur appréhension de la sphère publique, les humains doivent toujours se conduire de manière juste et appropriée avec leurs enfants, les membres de l’Église, entre salariés et employeurs, dans le prolongement de l’amour du prochain.

Toutefois, la première tâche d’une famille ou d’une Église, d’une entreprise ou d’un musée d’art n’est pas de rendre la justice. À chacun son objectif distinct ! Bien sûr, dans le cadre de chacune de ces sphères, la pratique de la justice tient les membres responsables les uns des autres. Mais elle est une responsabilité, pas une raison en soi. En revanche, la communauté politique du gouvernement et des citoyens existe précisément pour appliquer la justice, non pour élever les enfants ou fabriquer des produits et les mettre sur le marché ; elle n’existe pas en tant que communauté religieuse ou pour développer des talents en matière d’art, ou dans le domaine agricole. C’est la raison pour laquelle j’ai mis l’accent sur l’« espace public », constitué d’une communauté politique de citoyens sous l’égide du gouvernement. La suite de cet article montrera clairement que l’une des questions les plus importantes concernant la justice dans une communauté politique ‒ un État ‒ est de savoir comment l’appliquer hors du champ politique.

Les individus engagés dans le domaine politique sont davantage que des citoyens. Ils sont à la fois membres de leur famille, agriculteurs, ou libraires, ou artistes, ou scientifiques, ou encore enseignants, journalistes, ingénieurs, infirmières. Comment la vie politique doit-elle être organisée de manière à être juste pour rendre aux humains leur identité dans sa dimension multidimensionnelle de citoyens ? Cette question est des plus urgentes pour nous qui reconnaissons que nous sommes créés à l’image de Dieu en vue de rendre témoignage au Christ dans tous les domaines de notre existence, avec nos possibilités et nos responsabilités.

Responsabilités et limites du gouvernement

Que doit être un État juste ? C’est avant tout une question de constitutionnalisme, puisque nous avons affaire ici à l’organisation d’un ordre politique. C’est la question fondamentale de la vie politique. Dans l’ordre juridique internationalement reconnu, la loi fondamentale définit les modalités du gouvernement et de la citoyenneté. Il est nécessaire de connaître, d’une part, les responsabilités des gouvernements et des citoyens, d’autre part, celles des parents, des enseignants, des chefs d’entreprise ou des scientifiques. Quelles sont les responsabilités propres du gouvernement et quelles sont les limites de son autorité et de son pouvoir ? Comment et en quels termes une communauté politique doit-elle être constituée ? Le constitutionnalisme ne se résume pas à la rédaction ‒ même soigneuse ‒ d’un document. La constitution d’un certain nombre de pays ne représente guère plus que du papier sur une étagère et elle a peu à voir avec le fonctionnement de l’État qu’elle est censée régir, parce que les modèles réels de l’ordre politique ne correspondent pas aux termes du document.

Une citoyenneté non développée dans des populations avant tout régies par des tribus locales peut laisser un gouvernement central impuissant. Un gouvernement autoritaire qui n’est pas tenu responsable par les tribunaux et un organe législatif indépendant peuvent fonctionner sans tenir compte d’une constitution écrite. On le voit avec des gouvernements autoritaires et totalitaires qui agissent arbitrairement, en dehors de toute loi, faisant fi de toute constitution écrite6 [6].

À la lumière de cette réalité, je voudrais exposer deux principes fondamentaux à mon avis contraignants pour toute communauté politique. Rédiger une constitution n’est pas chose facile. On doit y trouver les droits des citoyens tissés dans la trame de leur culture politique. Pour cette raison, un témoignage chrétien dans l’espace public doit être pédagogique aussi bien que politiquement actif. Même dans des pays aussi différents que les États-Unis, dont la constitution date de la fin du xviiie siècle, et l’Indonésie, où elle est relativement récente et pas encore tout à fait opérationnelle, ces deux principes sont une remise en question des insuffisances de ces systèmes constitutionnels. Dans les pays où l’ordre public est loin d’être stable et organisé, où l’État est faible, ces principes mettent en évidence le besoin d’édifier des communautés de citoyens et des gouvernements plus justes.

Pluralisme structurel : un ordre politique juste dans les différentes sphères de la création

Quels sont ces principes ? Le premier découle de la nature même de l’ordre créé ‒ la création de Dieu. Non seulement Dieu a fait différentes créatures, mais il a aussi donné aux humains un large éventail de responsabilités. Pensez au mandat culturel de Genèse 1.28-29 : être fécond, remplir et dominer la terre. Le mariage engendre des enfants et des familles ; il entraîne l’éducation, la formation, le discours créatif et imaginatif qui implique une large participation de toutes les créatures. Apprendre à tondre les moutons de la ferme ou s’occuper d’un champ compte parmi les responsabilités agricoles, tout comme apprécier la nourriture fournie par la terre et les talents de l’art culinaire. L’enseignement de la jeunesse a conduit à la construction d’écoles, d’universités et de centres de recherche. Les générations successives ont développé le travail et l’intendance de la terre, inventé des outils, construit des maisons, élaboré des institutions complexes ; les ingénieurs ont dessiné des ponts, conçu des systèmes d’aqueducs et d’égouts, mis au point des instruments d’astronomie ; les artistes ont fabriqué des instruments de musique. Toutes ces actions ont nécessité la coopération et la coordination d’équipes de travail pour rendre l’intendance possible.

Par conséquent, la reconnaissance et la protection des diverses responsabilités non politiques des créatures humaines doivent être à la base même d’une juste gouvernance des communautés politiques. Les gouvernements ne créent ni familles ni esprit d’inventivité dans l’entreprise, ni exploration scientifique, ni art de l’enseignement et de l’apprentissage. Ces capacités ont leur source dans les créatures faites à l’image de Dieu, appelées à servir le Créateur dans toutes les sphères de l’existence. Autrement dit, du point de vue constitutionnel, le droit public et les agents de l’administration sont tenus, par principe, de reconnaître le bien et de le pratiquer dans la société humaine, aussi bien dans le domaine qui ne relève pas de la sphère gouvernementale que dans la communauté politique elle-même. Ces dernières années, j’ai appelé pluralisme structurel ce principe normatif qui sous-tend cette obligation. Un ordre politique doit être juste dans les différentes sphères de la création, qui englobent les diverses responsabilités des institutions humaines.

La constitution d’un État doit poser, comme question de principe, que toutes les créatures et leurs responsabilités sont une « pluralité structurée ». De ce point de vue, le totalitarisme et l’individualisme violent les principes justes du droit constitutionnel. L’autoritarisme qui se place au-dessus de la loi en vue de réduire les droits individuels doit être rejeté comme moyen de gouvernement.

Cette brève introduction au principe de base du témoignage public chrétien n’implique pas l’existence d’un seul modèle d’ordre constitutionnel applicable partout. Différentes manières d’organiser la vie politique existent en vertu de la primauté du droit. Les frontières d’un État comme les limites des autres organisations et institutions doivent être reconnues si la justice publique peut être établie et maintenue. Le travail du droit commence essentiellement par déterminer correctement l’identité distincte des personnes, des institutions et des créatures non humaines. La loi, le gouvernement et les juges ne peuvent pas appliquer la justice à des organisations ‒ à but lucratif ou non ‒ en l’absence de solides critères pour les distinguer. Il n’est pas possible de considérer une école comme une société par actions, ni les institutions ecclésiales comme des banques ou des orchestres symphoniques.

À mon avis, les chrétiens devraient facilement comprendre et promouvoir ce principe fondé sur l’ordre même de la création. Par la grâce et la miséricorde de Dieu, la plupart des gens trouvent repoussant le massacre des innocents. Les gouvernements arbitraires et autoritaires ne sont généralement pas reconnus comme légitimes. Qui veut encourager l’écrasement des aspirations humaines, la destruction toxique de l’air, de l’eau, du sol et des plantes qui dégrade la vie animale et humaine ? Je défends le point de vue selon lequel le principe constitutionnel de pluralisme structurel ne vient pas de la volonté ou de l’imagination d’activistes sectaires ou de l’action de groupes d’intérêt ; il témoigne de l’ordre de la réalité, que les chrétiens reconnaissent comme la création de Dieu. Par la grâce de Dieu, ces normes nous lient dans toute notre existence, que nous choisissions de les suivre ou non.

Pluralisme confessionnel : le bon grain et l’ivraie… jusqu’à la fin

Le pluralisme confessionnel est le second principe que j’ai envie de développer. Il est fondé sur l’amour miséricordieux et la patience gracieuse de Dieu face à la désobéissance des humains et à leur mépris de Dieu. Nous méritons tous la juste punition de Dieu, laquelle, selon la Bible, est illustrée par les malédictions promises dans le Deutéronome (par exemple Dt 11.26-29). Les récits bibliques les plus dramatiques de ce jugement comprennent le déluge (Gn 6‒7), l’exil d’Israël et de Juda à cause de leur violation de l’alliance de Dieu (par exemple Es 8‒9 ; Jr 22, 25, 39), et, point culminant, la crucifixion de Jésus, qui a porté les péchés du monde entier dans sa mort. Tout au long de la Bible, qui nous parle du jugement mérité des injustes, nous entendons le cri des psalmistes et des prophètes qui demandent à Dieu pourquoi le juste souffre et l’injuste prospère ? Est-ce équitable ? C’est le grand mystère de la retenue du jugement de Dieu envers ceux qui le méritent, retenue grâce à laquelle la bonne nouvelle de l’appel de Dieu à la repentance parvient aux pécheurs, un appel rendu possible par la mort du Christ pour nous alors que nous courions tous dans la mauvaise direction à cause de notre péché.

Jésus a expliqué à ses disciples la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13.24-30, 36-43). Je pense que cette parabole du Royaume est la plus claire des évangiles au sujet du mystère de la miséricorde de Dieu. Elle concerne le monde entier, monde dans lequel le Maître a permis de répandre la bonne semence. Mais, mystérieusement pour notre compréhension, le diable est à l’œuvre et les mauvaises herbes ‒ l’ivraie ‒ commencent à grandir avec les bonnes plantes. Ce genre de mal ne devrait pas exister dans la bonne création de Dieu. Il serait tout à fait naturel que les ouvriers agricoles signalent cette anomalie au propriétaire et lui demandent la permission d’arracher les mauvaises herbes. Mais il répond : « Non ! » L’explication est double. Si l’arrachage des mauvaises herbes était entrepris, certaines bonnes plantes risqueraient d’être détruites. Il ne relève donc pas de la responsabilité des travailleurs d’opérer la séparation. Jésus explique que le bon grain représente les enfants du Royaume ; l’ivraie, pour sa part, vient de la main du diable.

Pourquoi Dieu a-t-il laissé le diable semer la mauvaise graine et permis qu’elle croisse avec les bonnes plantes ? Le mystère est partiellement expliqué par Jésus : le jugement viendra à la fin des temps, pas maintenant. « Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal […]. » (Mt 13.41) La séparation du bon grain et de l’ivraie se fera par les anges et sur ordre de Dieu au moment de la moisson, et non par nous. C’est tout ce que nous devons savoir. La parabole montre implicitement que le blé et la mauvaise herbe grandissent ensemble dans le même champ du royaume, jouissant jusqu’à la fin de la même pluie et du même soleil.

Voilà une réaffirmation de la patience de Dieu et de sa miséricorde ; il permet au mal et au péché de persister dans ce monde jusqu’au jugement final. Nous pourrions penser qu’il s’agit d’une erreur très injuste, mais, du point de vue des bonnes plantes, il s’agit d’un acte du Dieu de miséricorde et de grâce, qui laisse aux pécheurs le temps de se repentir et de croire. Nous savons, grâce à l’enseignement des apôtres, que la patience de Dieu permet l’annonce de l’Évangile dans le monde entier. Pourquoi Dieu a-t-il choisi de faire les choses de cette façon ? Nous ne le savons pas, mais nous faisons confiance aux paroles de Jésus et à l’Esprit pour ce qui nous est demandé de faire.

Un ordre politique juste implique l’égalité de tous les citoyens

Cette parabole a des implications immenses pour la politique et le gouvernement, et elle s’intègre parfaitement à l’enseignement du Sermon sur la montagne. Pour Jésus, aimer son prochain est une chose, mais la vocation des fidèles va plus loin : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » (Mt 5.44) En agissant de la sorte, vous montrerez que vous êtes des enfants de « votre Père céleste ». Que fait le Père céleste ? « […] il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » (Mt 5.45-46) Ne vous limitez pas à aimer ceux qui vous aiment… les païens ne le font-ils pas ? Mais plutôt, soyez « parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (v. 48). C’est tout à fait révélateur du caractère divin : Dieu n’aime pas seulement ceux qui ont déjà répondu à son amour, il aime même ses ennemis ! Or, nous voulons être comme notre Père céleste et agir ainsi. Une part du mystère de l’amour patient de Dieu est qu’il révèle un aspect de sa nature divine que nous devons imiter.

Les implications sont immenses pour le témoignage chrétien dans l’espace public parce que nous devons considérer tous nos voisins dans la perspective des deux passages bibliques mentionnés et qu’il ne nous revient pas de séparer nous-mêmes les croyants des non-croyants dans la vie publique. D’un point de vue politique, le mode de vie chrétien implique notre adhésion à un principe important, l’égalité de traitement au regard du droit public de tous les citoyens dans une communauté politique, sans discrimination pour raisons de foi. Dieu donne à chacun la pluie et le soleil ! Nous devons reconnaître cette réalité comme une démonstration de la grâce divine. Cela ne signifie pas l’absence de lois et de critères de jugement pour distinguer le licite de l’illicite dans l’arène politique. Une bonne citoyenneté, un gouvernement sain et des lois justes requièrent l’égalité de traitement de tous les citoyens dans l’ordre public. La communauté politique des citoyens et du gouvernement en vertu de la loi n’est pas une communauté ecclésiale de foi, ni une famille, ni une entreprise commerciale, mais une communauté de droit public pour tous. Le droit civil et le droit pénal doivent s’appliquer également à chacun ; les citoyens qui professent la foi en Christ doivent être traités ni mieux ni plus mal que les autres citoyens.

Je préfère désigner ce second principe pluralisme confessionnel, une expression plus riche que « liberté religieuse ». Il ne s’agit pas simplement du droit pour les individus de rendre un culte à leur guise ou de parler librement de leur foi, mais d’une question de principe : les gouvernements doivent être justes pour tous les citoyens en leur accordant un traitement sans préjugés dans l’espace public et en reconnaissant leur droit à l’expression de leurs convictions religieuses au sein d’organisations non gouvernementales. C’est l’un des points où les deux principes de pluralisme ‒ structurel et confessionnel ‒ se renforcent mutuellement. Les responsabilités multiples des êtres humains, notamment dans la vie familiale, l’éducation, les sociétés d’édition, les arts, exigent la reconnaissance et l’égalité de traitement dans la sphère non gouvernementale. C’est le principe du pluralisme structurel mentionné plus haut. Ceux qui exercent ces diverses responsabilités en même temps que leurs responsabilités civiques doivent être traités sans discrimination, dans le respect de leurs croyances de base et de leur confession.

Toutefois, le pluralisme confessionnel n’est pas un principe pour les communautés religieuses, qui sont organisées autour d’engagements de foi spécifiques. Il serait insensé de prétendre qu’une Église doit inclure des personnes de toutes les confessions… comme si une entreprise devait rémunérer toute personne qui voudrait y travailler sans tenir compte de ses aptitudes… ou comme si une équipe de football devait accueillir des athlètes de n’importe quel autre sport, peu importe leur capacité à pratiquer le football ! Diverses responsabilités non gouvernementales sont particulières et distinctes de par leur nature même. Ainsi, une Église est une communauté de foi en Jésus-Christ. Le principe du pluralisme confessionnel, lui, est une partie intégrante d’un ordre politique juste qui doit traiter avec égalité tous les citoyens, ce qui implique la reconnaissance de la liberté des organisations religieuses. La liberté confessionnelle signifie que les citoyens bénéficient du même traitement de la part du gouvernement en ce qui concerne leurs diverses responsabilités dans la société, et que le gouvernement ne dispose pas de compétences en matière de foi. Il est tenu d’accorder un traitement égal à tous, quelle que soit leur foi. C’est une des différences entre une Église et l’État.

Ces deux principes ne suffisent pas à rendre une description complète et normative de l’organisation d’une communauté politique constitutionnelle. La prise en compte à la fois de l’ordre de la création et de la miséricorde patiente de Dieu en réponse aux effets négatifs du péché dans toute vie humaine n’est que le début d’un témoignage chrétien dans l’espace public. D’importantes distinctions supplémentaires devront être faites, par exemple entre lois civiles et pénales, entre politiques procédurales et réglementaires, entre politiques au profit du bien commun et celles destinées à des fins sociales particulières. Les responsabilités de la police et de l’armée doivent être soigneusement stipulées afin de déterminer l’usage légitime de la force par le gouvernement et les sanctions pour usage abusif de la force par des agents privés ou publics.

Gouverner, un art… et un appel

Au sein d’une communauté politique, de nombreuses décisions sont prises par les législateurs, le pouvoir exécutif et des commissions en matière d’éducation, de construction et d’entretien d’infrastructures telles que routes, égouts et réseaux énergétiques. La manière d’assumer les différents types de responsabilités gouvernementales et non gouvernementales dépend du degré plus ou moins élevé de développement des talents et de l’économie, quel que soit le pays. Mais cet article n’est pas le lieu pour argumenter à ce sujet. La mission du gouvernement et des politiques ne se limite pas à la justice rétributive et à la retenue du mal dans la société, elle s’étend à l’administration et à la coordination des activités de la société afin de maintenir un espace de vie sain et juste pour chaque citoyen dans la diversité des responsabilités non gouvernementales et pour le bien de la communauté politique elle-même.

Gouverner est un art. L’objectif de la gouvernance des affaires publiques est différent de celui de toute autre institution, mais certaines caractéristiques sont néanmoins similaires à celles de la gestion de tout grand établissement. Gérer une université, une société commerciale, une banque internationale exige la maîtrise de l’art de l’administration, de la coordination, de l’organisation et de la promotion. Tout le monde ne possède pas les exigences requises pour une bonne gouvernance et pour légiférer équitablement, mais nous avons tous l’obligation, en qualité de citoyens, de peser les qualifications de la personne qui aspire aux charges publiques et d’évaluer si les lois sont justes ou injustes. C’est là où un témoignage chrétien dans l’espace public dépend en partie de la contribution de ceux qui ont la possibilité de concentrer leur attention à plein temps sur ces questions pour aider les chrétiens à les comprendre et à acquérir la sagesse civique. Certains chrétiens qualifiés pour cette tâche ont reçu l’appel de Dieu à se consacrer à la vie politique et au gouvernement ; ils contribuent ainsi à la formation de leurs concitoyens aux responsabilités civiques.

Nous sommes, pour la plupart d’entre nous, capables de comprendre que le témoignage chrétien serait très faible sans pasteurs ou enseignants, sans lieux de culte et de fraternité pour l’accompagnement. S’il n’est pas possible de vivre seul le mode de vie chrétien, le témoignage dans l’espace public n’est pas réalisable non plus par un citoyen qui agit à titre individuel. La sagesse et la maturité de ce témoin impliquent des efforts communs dans la prière, l’éducation civique, la recherche en matière politique et la critique judicieuse des lois en vigueur et des détenteurs d’un mandat public.

Cet essai tendait à encourager les chrétiens à prendre au sérieux l’appel de Jésus, de Paul et de la lettre aux Hébreux en vue de la maturité et de la pratique de la justice, ce qui implique d’apprendre à distinguer le bien du mal dans toutes les sphères de nos responsabilités. Nombreuses et variées sont les paroles de Jésus en ce sens, par exemple cette béatitude : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! » (Mt 5.6) et l’exhortation à aimer même nos ennemis (Mt 5.44), étroitement liée à l’appel à être « parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5.48). Paul écrit aux Thessaloniciens de tout examiner, de retenir ce qui est bien, de s’abstenir du mal sous toutes ses formes (1Th 5.21-22). L’auteur de la lettre aux Hébreux, pour sa part, incite ses lecteurs à grandir en maturité. Il leur écrit que les tout-petits, dépourvus de maturité, n’ont pas l’expérience de la « parole de justice », mais que « la nourriture solide » est « pour ceux qui, par l’usage, ont le sens exercé au discernement du bien et du mal » (Hé 5.13-14). Une large partie de cet enseignement néotestamentaire s’inscrit dans la littérature de sagesse de l’Ancien Testament et met en évidence l’importance de l’édification du corps du Christ en renforçant sa capacité à rendre un témoignage fidèle, épanoui et durable de la seigneurie du Christ sur toutes choses. Que là soit le désir de nos cœurs, notre faim et notre soif, chaque fois que nous prions pour que vienne le Royaume de Dieu et que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! (Mt 6.10)

Références

Bob Goudzwaard, Mark Vander Vennen et David Van Heemst, Hope in Troubled Times : A New Vision for Confronting Global Crises, Grand Rapids, Baker Academic, 2007.

Benyamin Fleming Intan, “Public Religion” and the Pancasila-Based State of Indonesia, New York, Peter Lang, 2006.

Scott M. Thomas, The Global Resurgence of Religion and the Transformation of International Relations, New York, Palgrave Macmillan, 2005.


  1. Théologien et philosophe, James W. Skillen a été directeur exécutif puis président du Center for Public Justice de Washington DC. Il est l’auteur de nombreux ouvrages en relation avec le christianisme et la politique. « Witness in the Public Square » a été traduit par Frédérique et Jean-Marc Genet. Les citations bibliques sont tirées de la Nouvelle Bible Segond et les intertitres de la rédaction.↩︎ [7]

  2.  Cf. Michael W. Goheen et Erin G. Glanville, éd., The Gospel and Globalization : Exploring the Religious Roots of a Globalized World, Vancouver, Regent College Publishing, 2009.↩︎ [8]

  3.  De nombreuses études sur l’Église, le gouvernement et la pensée politique traitent de ce sujet. Voir, par exemple, Oliver O’Donovan et Joan Lockwood O’Donovan, éd., From Irenaeus to Grotius : A Sourcebook in Christian Political Thought, Grand Rapids, Eerdmans, 1999 ; S.E. Finer, The History of Government, 3 t., Oxford, Oxford University Press, 1997-1999 ; et une vue d’ensemble in James W. Skillen, The Good of Politics : A Biblical, Historical, and Contemporary Introduction, Grand Rapids, Baker Academic, 2014, p. 47-114.↩︎ [9]

  4.  Voir Peter J. Katzenstein, “Civilizational States, Secularisms, and Religions”, in Rethinking Secularism, éd. Craig Calhoun et al., New York, Oxford University Press, 2011, p. 145-165 ; Rex Ahdar et Nicholas Aroney, eds., Shari’a in the West, Oxford, Oxford University Press, 2010.↩︎ [10]

  5.  Voir David Koyzis, Political Visions and Illusions, Downers Grove (IL), InterVarsity Press, 2003 ; Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000 ; Jonathan Chaplin et Robert Joustra, eds., God and Global Order, Waco (TX), Baylor University Press, 2010.↩︎ [11]

  6.  Sur la structure diversifiée de la société et sur les principes d’un ordre constitutionnel exposés plus loin, voir Donald S. Lutz, The Origins of American Constitutionalism, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1988 ; S.E. Finer, The History of Government, vol. 3 ; Jeanne Heffernan Schindler, éd., Christianity and Civil Society : Catholic and Neo-Calvinist Perspectives, Lanham (MD), Lexington Books, 2008 ; James W. Skillen, In Pursuit of Justice : Christian-Democratic Explorations, Lanham (MD), Rowman & Littlefield, 2004, p. 59-109.↩︎ [12]